Peu à peu, le silence s'installe, et alors, du haut de ma couchette au troisième étage, je vois et j'entends le vieux Kuhn en train de prier, à haute voix, le calot sur la tête, balançant violemment le buste. Kuhn remercie Dieu de n'avoir pas été choisi.
Kuhn est fou. Est-ce qu'il ne voit pas, dans la couchette voisine, Beppo le Grec, qui a vingt ans, et qui partira après-demain à la chambre à gaz, qui le sait, et qui reste allongé à regarder fixement l'ampoule, sans rien dire et sans plus penser à rien ?
Est-ce qu'il ne sait pas, Kuhn, que la prochaine fois ce sera son tour ?
Est-ce qu'il ne comprend pas que ce qui a eu lieu aujourd'hui est une abomination qu'aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l'homme a le pouvoir de faire ne pourra jamais plus réparer ?
Si j'étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre.
Primo Levi, Si c'est un homme, Chapitre 13 : « Octobre 1944 » — Julliard Pocket
Traduit de l'Italien par Martine Schruoffeneger
Salutations. Je suis l'exégète.
Je traverse les textes religieux, philosophiques et littéraires dans un état de retrait de l'ego aussi profond qu'il m'est possible appelé aussi « dissolution de l’ego ».
Primo Levi est chimiste. Juif italien, déporté à Auschwitz en février 1944, il est affecté à Monowitz — la Buna —, camp de travail forcé attenant à l'usine d'IG Farben qui devait produire du caoutchouc synthétique. Elle n'en produira jamais un kilo.
Son livre, probablement le plus grand chef d’œuvre de la littérature concentrationnaire, est une enquête sur ce que devient l'être humain lorsqu'on entreprend méthodiquement de le défaire.
La « prière de Kuhn » pose une question très ancienne, mais ici débarrassée de toute abstraction.
Un homme est épargné. Dans la couchette voisine, son camarade de block est condamné. Le premier remercie Dieu de cette improbable élection.
Mais si Dieu a sauvé Kuhn, alors il a désigné Beppo, son frère dans l’état du malheur.
La prière de Kuhn, c’est l’un des rares moments de violence littéraire de Primo Levi sur l’ensemble de son œuvre.
Levi pose ici la question de la présence du divin au cœur d’Auschwitz et la pertinence de son évocation, car il semble certain qu’à Auschwitz, comme dans l’ensemble du IIIe Reich, le ciel ne paraît pas hostile, il paraît absent ; ce sont des cieux vides qu’il devient alors inutile d’invoquer tant l’outrage subi est indicible, tant l’abomination qui a cours ne pourra jamais connaître aucune expiation.
Nous avons avancé, dans les épisodes précédents de nos traversées, une hypothèse différente : la Source — ce que nous appelons Dieu lorsque nous cherchons à la nommer — n'est pas une puissance extérieure qui viendrait corriger ponctuellement le cours du monde. Non qu'elle s'en abstienne : intervenir n'est pas de son ordre.
Rien ne manque à la Source ; rien en Elle n’appelle la manifestation. L’univers poursuit sa course hors d’Elle, séparé de la plénitude première. Nous en sommes, avec tout le vivant, les émergences indirectes. Deux voies s’offrent. Approcher la Source, connaître sa plénitude et en faire naître ici des formes fragiles. Ou prolonger en nous le mouvement chaotique, inhospitalier et violent du monde, approfondir l’écart et faire de l’ego une puissance de séparation.
C'est ce que nous avons reçu, au seuil de la Source, lors de nos expériences de dissolution extrême.
Cette proposition ne résout pas le problème du mal et du chaos qui traversent le monde. Elle le déplace. Et la scène rapportée par Primo Levi nous permettra peut-être d'en situer exactement l'origine, et d'en mesurer le prix.
Mais il faut d'abord revenir à ce qui s'est passé.
Le complexe d’Auschwitz occupe une place particulière dans le système concentrationnaire nazi. Il réunit un camp principal, un centre de mise à mort, des dizaines de camps annexes d’extermination par le travail et un vaste ensemble industriel utilisant massivement le travail forcé. Un projet d’exploitation agricole à grande échelle devait encore prolonger cet ensemble.
Auschwitz réalise ainsi, sous une forme particulièrement aboutie, l’une des logiques du système social-économique nazi : exploiter les hommes tant qu’ils peuvent produire, puis les éliminer lorsqu’ils ne le peuvent plus.
Primo Levi est détenu à Auschwitz III-Monowitz, la Buna, où des milliers de déportés travaillent pour le complexe industriel d’IG Farben. Auschwitz II-Birkenau, le plus tristement célèbre, est à la fois un camp d’extermination par le travail et le principal centre de mise à mort immédiate du complexe.
Levi arrive à Monowitz le 26 février 1944. Il a vingt-quatre ans. Il est chimiste, mais cette qualification ne le protège d’abord de rien. Comme les autres, il travaille dans le froid, la faim et l’épuisement. Son corps s’affaiblit rapidement. Après quelques semaines et un passage à l’infirmerie, il se trouve déjà proche de cette catégorie que le jargon du camp désigne sous le nom de Muselmann ; « le musulman », c’est le détenu épuisé, squelettique, apathique et qui se laisse mourir.
Il ne doit sa survie qu’à une série de circonstances exceptionnellement favorables, que l’auteur lui‑même considère comme émanant d’une chance inouïe dans un univers où tout semble proscrire l’espoir et où la solidarité entre déportés demeure rarissime. Plus tard seulement, sa formation de chimiste lui permettra d’être affecté à un laboratoire et d’échapper aux travaux les plus destructeurs.
Mais à Auschwitz, aucune affectation ne met définitivement à l’abri de la fameuse sélection.
Rien que le mot, « sélection », « Selekcja » en polonais, la langue principale du camp, sème la terreur et la panique au sein des détenus de tous les camps du complexe d’Auschwitz.
La plus connue de nos jours a été maintes fois documentée : elle a lieu à l’arrivée des convois. Sur la rampe de Birkenau, les SS séparent ceux qu’ils jugent encore capables de travailler de ceux qui sont envoyés directement vers les chambres à gaz. Une grande partie de ces derniers n’entre même pas administrativement dans le camp : ni matricule, ni tatouage.
Il existe cependant une autre sélection.
Elle concerne ceux qui sont déjà détenus, enregistrés et affectés au travail. Périodiquement, les prisonniers jugés trop faibles, trop malades ou devenus impropres au travail sont retirés du camp. À Monowitz, ceux qui sont sélectionnés sont transférés quelques jours plus tard à Birkenau où ils seront gazés dans l’un des Krematoriun affectés à la destruction de masse.
Le passage qui nous intéresse se déroule en octobre 1944.
À cette date, l’Armée rouge avance vers l’ouest. La fin du système d’Auschwitz devient concevable, notamment pour les membres de l’organisation clandestine du camp. Mais les mises à mort continuent. Et la plupart des détenus n’ont même pas la capacité de se projeter jusqu’au lendemain.
Un jour, une sélection est annoncée à Monowitz.
Les détenus ont pour ordre de rester enfermés dans leur block. Chacun possède une fiche portant son numéro et quelques renseignements. Ils devront passer nus devant un médecin SS qui décidera, en quelques secondes, de leur sort.
Il ne s’agit pas d’un véritable examen médical. Le corps est considéré selon un seul critère : est-il encore utile à l’économie du camp ?
La décision est rapide. La fiche passe d’un côté ou de l’autre.
C’est peut-être ce qui donne à la scène racontée par Levi sa violence particulière. Il n’y a ni accusation, ni jugement, ni sentence prononcée. Un préposé à la machine économique nazie, en blouse de médecin, va décider en quelques secondes si une personne sera encore du nombre des vivants.
Lorsque vient le tour du baraquement de Primo Levi, les détenus sont rassemblés nus dans une pièce et passent au pas de course devant l’équipe chargée de la sélection. Quelques détenus privilégiés, que l’on appelle les « Prominenten » et qui font partie de la hiérarchie interne du camp en sont exemptés.
Levi bombe le torse et tente de donner l’apparence d’un homme encore capable d’être utile. Il connaît pourtant l’état de son corps. Il passe devant la commission et regagne son block. En quelques minutes à peine, le médecin aura décidé du sort de quelques centaines de détenus entassés dans le baraquement qui défileront devant lui.
La sélection est terminée. Les détenus, confinés dans leur block, savent à présent qui a été choisi. Primo Levi remarque que son nom n’est pas cité : contre toute attente, sa fiche a donc été placée dans la bonne « pile », celle de ceux qui vont vivre. Son voisin de couchette, un certain Kuhn, est également parmi les non sélectionnés. Mais Beppo le Grec, vingt ans, a été choisi. Il sait que dans quelques jours, il sera transféré à Birkenau pour y être gazé et réduit en cendres.
Et c’est alors que Levi voit Kuhn prier. Kuhn remercie Dieu d’avoir été épargné.
À quelques pas de lui, Beppo sait qu’il va mourir dans des conditions atroces : chacun murmure que la mise à mort dans les Krematorien est lente, l’agonie terrible, bien loin de l’image habituellement répandue et qui évoque une mise à mort instantanée, conforme aux valeurs civilisationnelles allemandes.
Kuhn remercie donc Dieu de lui avoir épargné ce terrible destin. Cette scène conduit Levi à une question beaucoup plus difficile que celle de l’existence de Dieu à Auschwitz.
Car, comme il l’a déjà écrit ailleurs dans son récit, ici, à Auschwitz il n’y a pas de pourquoi.
Et pourtant, devant la prière de Kuhn, c’est précisément ce pourquoi qui revient.
C’est ici que commence véritablement notre texte.
La question posée par Levi n’est pas exactement : « Pourquoi Dieu a-t-il permis Auschwitz ? »
Elle est plus précise.
Que signifie remercier Dieu d’avoir été épargné lorsque celui qui se trouve à côté de nous a été désigné pour mourir ?
Car remercier suppose qu’une intention s’est exercée.
Si Dieu a sauvé Kuhn, pourquoi n’a-t-il pas sauvé le jeune Beppo ?
À partir du moment où l’on attribue la survie de l’un à une intervention divine, il faut également expliquer pourquoi cette intervention s’est arrêtée devant l’autre.
C’est là que la prière de Kuhn devient insupportable à Levi. Ce n’est ni le geste ni la forme de la prière qu’il condamne, mais son objet même. Car remercier Dieu d’avoir été épargné revient à faire entrer la Providence dans une décision arbitraire des SS.
Cela revient à replacer Dieu au cœur d’Auschwitz, dans cet anus mundi où toute idée d’un ordre moral du monde semble précisément s’être effondrée.
Si Kuhn a été sauvé par Dieu, alors Beppo a été abandonné par lui.
Kuhn devient l’élu.
Beppo, le maudit.
Or rien, absolument rien, dans cette différence, ne permet de reconnaître une élection.
Ici encore, à Auschwitz, il n’y a pas de pourquoi.
L’épisode d’Auschwitz, et plus largement l’ensemble du système concentrationnaire nazi, éclaire brutalement l’une des contradictions les plus anciennes de l’idée d’une intervention divine dans le monde.
Lorsque le chaos devient trop vaste, trop manifeste, trop impossible à justifier, les explications ordinaires cessent de suffire.
La pensée religieuse dispose alors de formules anciennes : les desseins de Dieu seraient insondables ; l’épreuve aurait un sens qui nous échappe ; ce qui paraît absurde ici trouverait ailleurs sa justification.
Mais ces formules ne résolvent rien. Elles demandent seulement que nous suspendions, lorsqu’il s’agit d’une volonté supérieure, le jugement moral que nous appliquons aux hommes avec beaucoup plus de rigueur.
Tant que le crime demeure à notre mesure — un auteur, une victime, des circonstances, une faute — nous savons encore le nommer.
Mais lorsqu’il change d’échelle, notre manière de l’expliquer change avec lui.
Quand les victimes se comptent par milliers, puis par millions, les nombres finissent par recouvrir les visages. La démesure du crime semble alors appeler une démesure de l’explication.
Les auteurs de l’outrage ne seraient plus tout à fait des hommes.
On parle de monstres, de fous, d’êtres possédés par une idéologie devenue presque autonome. Dans certaines langues religieuses, on parlera de l’œuvre d’entités maléfique, du prince des ténèbres en personne ; comme si l’ampleur du mal rendait soudain son origine humaine insuffisante.
L’asymétrie est étrange. Nous savons attribuer un crime à une personne. Mais lorsque le crime est trop grand pour être imputé à une seule personne, nous en cherchons une origine presque surnaturelle pour l’expliquer, ou plus simplement, l’oblitérer.
Il n’y a qu’à regarder comment on relativise volontiers les crimes commis par des personnages politiques, des gens d’importance : dès lors que leur crime impacte toute une population, que le tort est causé à des millions de gens, la faute est presque absoute, parce que trop grande pour être portée par un seul, ils peuvent même encore jouir de certains privilèges et parfois, se représenter pour un autre mandat au nom du peuple qu’ils ont spolié ou mis en danger.
Avec Dieu, cette asymétrie atteint son terme. Son intervention explique la victoire. Son silence devient une épreuve. Une survie improbable devient un miracle. Ce que nous comprenons peut lui être attribué ; ce que nous ne comprenons pas devient son dessein impénétrable.
Ainsi, aucune issue ne peut véritablement contredire l’hypothèse. S’il intervient, sa puissance se manifeste.
S’il n’intervient pas, sa volonté nous échappe.
Dans les deux cas, Dieu demeure hors de portée du jugement que nous appliquerions pourtant sans hésiter aux actes humains.
Et c’est précisément Auschwitz qui rend cette suspension difficile à soutenir.
Car devant une souffrance aussi massive, aussi méthodiquement organisée, une question finit par devenir presque impossible à éviter : à partir de quel degré de souffrance l’insondable cesse-t-il d’être une réponse ?
C’est ici que l’hypothèse de la Source modifie profondément la question.
Si la Source n’est pas une volonté intervenant dans le cours des événements de cet univers, elle n’a choisi ni Kuhn contre Beppo, ni Beppo contre Kuhn.
Elle n’a pas davantage conçu le national-socialisme pour accomplir quelque dessein caché.
Elle n’a pas ensuite envoyé les armées alliées pour rétablir un ordre qu’elle aurait elle-même laissé détruire.
Les Alliés ont vaincu le nazisme. Certains des États victorieux commettront ailleurs, avant ou après cette victoire, leurs propres violences et leurs propres crimes. Faire de chaque victoire le signe d’un arbitrage divin obligerait donc Dieu à devenir le supporter capricieux d’une faction humaine, à changer sans cesse de camp au gré de l’histoire.
Le raisonnement devient rapidement absurde, la caricature tellement grossière : il suffit d’observer un match de coupe du monde, et voir les signes de la croix et les prosternations de remerciement à chaque but marqué dans un camp comme dans l’autre.
La victoire indique seulement qu'un camp a vaincu. Elle ne révèle aucune préférence cosmique.
Le monde manifesté suit ses lois. Il porte aussi les conséquences des actes de ceux qui l'habitent : ces deux choses se confondent souvent dans nos regards, et l'on prend pour un verdict ce qui n'est qu'un résultat.
Choisir son camp est une opération plus modeste qu'on ne le croit. On ne choisit pas le vrai. On retient le mieux-disant : celui qui formule nos préférences idéologiques dans des termes acceptables, et qui promet de défendre nos intérêts.
Auschwitz n’est pas apparu. Il a été pensé. Décidé. Construit. Administré. Perfectionné.
Des hommes ont conçu les bâtiments, organisé les convois, établi les procédures, tenu les registres, surveillé les détenus, procédé aux sélections et fait fonctionner l’ensemble. Auschwitz a pu donc bénéficier du génie organisationnel et industriel de toute une civilisation.
D’autres ont obéi, collaboré, profité, détourné le regard ou gardé le silence — pour des raisons qui ne furent pas toutes identiques et qui n’engagent évidemment pas toutes le même degré de responsabilité.
Il n’est donc pas nécessaire d’introduire une volonté divine pour expliquer Auschwitz.
Il n'est pas davantage nécessaire d'invoquer une puissance démoniaque. Et c'est peut-être le plus difficile à admettre.
Auschwitz ne vient pas d'ailleurs. Il n'est même pas allemand. Auschwitz est l'épure de la civilisation, portée à son expression la plus radicale : on y retrouve, intacts, les fondements de tous les systèmes sociaux que l'homme a bâtis jusqu'ici. Son petit nombre de dominants. Ses élites. Ses gardiens de l'ordre. Ses fonctionnaires. Sa bourse. Ses lieux de détente. Sa grande loterie. Son système de santé. Ses besogneux. Ses parias. Et puis le reste : ceux qui ne produisent plus, que l'on ne peut nourrir, et à qui l'on ne laisse qu'une seule issue — la cheminée.
Auschwitz appartient à l’histoire humaine. Le mal dont nous allons parler n’est pas descendu sur l’homme. Il a été produit par lui.
Et c’est là que commence notre traversée.
Ce mal qui est en nous.
Cette phrase est probablement plus difficile à accepter que toutes celles qui précèdent.
Car elle retire encore une possibilité de fuite. La destruction des Juifs d’Europe, selon le titre donné par Raul Hilberg à son œuvre majeure, ne commence pas avec les chambres à gaz. Elle ne commence même pas avec Hitler. Elle s’inscrit dans une histoire beaucoup plus ancienne de rejet, d’accusations, d’expulsions et de discriminations à l’échelle de toute une civilisation aux deux extrémités du monde.
Le national-socialisme, dit-on, n'a rien inventé : ni les théories raciales, ni l'eugénisme, ni la stérilisation, ni l'apartheid, ni même le massacre de masse. On ajoute parfois l'industrialisation de la mise à mort — mais elle non plus n'est pas une invention : seulement le perfectionnement d'un geste archaïque déjà connu et documentée.
La véritable invention est ailleurs, et plus diffuse. C'est celle que Primo Levi aura passé sa vie à cerner : la division du crime. Non plus la division du travail, mais celle de la faute — répartie sur des millions d'exécutants, fractionnée si finement que nul n'en porte une part assez lourde pour être jugé. Le droit sait condamner un homme ; il ne sait rien faire de nations entières de maîtres d’oeuvres, d’auxiliaires, de complices.
Historiquement, la destruction des Juifs d'Europe n'a pas été l'œuvre de l'Allemagne et de l'Autriche seules. Elle a exigé la complicité des administrations des territoires occupés, de leur police, des compagnies ferroviaires, des banques, des listes. Elle a exigé aussi, ailleurs, des frontières fermées, des quotas maintenus, des conférences sans décision, des télégrammes lus puis classés. Peu de nations sont restées hors du compte : les unes par ce qu'elles ont fait, les autres par ce qu'elles se sont abstenues de faire.
Le crime passe donc hors d'atteinte du droit ordinaire, où il s’agit de juger de simples personnes, et sa réparation devient alors illusoire.
De cette dilution naît un crime sans auteur. Mais elle produit un second effet, plus pernicieux encore : faute de coupable, on érige le crime lui-même en absolu. Auschwitz cesse d'être un événement pour devenir une borne — un seuil que rien ne pourra jamais égaler. Et cette singularité, que l'on croit protectrice, devient une machine à absoudre : tout ce qui vient après, mesuré à cet étalon, paraît moindre. Le massacre indiscriminé de pans entiers d'une population n'a pourtant pas changé de nature. Il a seulement changé de lieu et de nom.
La preuve en est administrée chaque jour. Il suffit d'observer l'effort — colossal, patient, financé — que déploie la parole publique pour légitimer les massacres en cours et les « sales boulots » commis au nom de la civilisation.
L'argument est toujours le même, jamais formulé, toujours entendu : tant que cela n'a pas pris la forme de l'étalon absolu, la ligne rouge n'est pas franchie. On demeure dans les clous.
Si le national-socialisme a légué quelque chose, c'est cette formule : celle qui virtualise le bourreau.
Car nos sociétés modernes continuent, elles aussi, de produire leurs catégories d’indésirables, leurs mépris tolérés, leurs populations que l’on finit par regarder moins comme des individus que comme des problèmes.
Primo Levi nous fournit, en ce sens, quelque chose qui ressemble à une échelle de Richter de la déshumanisation. Non pas une échelle des crimes, mais une mesure de ce qui les rend peu à peu possibles.
À Auschwitz, la déshumanisation a été graduée. Au sommet, quelques maîtres. Au-dessous, les privilégiés du système. Puis la masse de ceux que l'on exploite. Enfin ceux dont l'existence même est devenue indésirable, et qu'on destine à une destruction systématique et indiscriminée.
C'est de cette échelle que nous nous servons encore, sans le dire, chaque fois que nous mesurons un abaissement.
Le dernier degré est atteint lorsque l’individu disparaît entièrement derrière sa catégorie.
Nous pensions l’épisode d’Auschwitz terminé, nous n’avons fait que le déplacer, ailleurs.
Il a évolué et s’est perfectionné. Nous avons dit que l’invention nazie était la dilution du crime au point que chacun en détient une part quasi infinitésimale et que la responsabilité est elle-même à l’échelle de l’abomination : sur tout un peuple. Aujourd’hui, il ne s’agit plus du peuple allemand, on parle à l’échelle de la planète entière.
Il existe toujours des Untermenschen. Les sous-hommes, on les reconnaît parce qu’on ne leur accorde pas les mêmes droits qu’aux autres, leur sous-humanité n’est presque pas explicitée dans le verbe, elle se manifeste dans les actes subis et que l’on autorise sous prétexte d’intérêts supérieurs à défendre.
Le récit, comme auparavant, est fabriqué et diffusé à forte dose ; il sert de paravent moral aux actions du petit nombre, les porteurs du secret, chargés du sale boulot.
Il n’y a qu’à lister attentivement les massacres perpétrés depuis Auschwitz : la mécanique n’a jamais cessé de fonctionner, elle est même en usage dans toutes les couches de la société. L’absence de regard, la déshumanisation de l’autre pour l’intérêt supérieur d’un petit nombre d’élus nous précipite, peu à peu, vers l’achèvement de cet immense Lager qu’est devenue la terre.
Et cette terre, on la dit peuplée de huit milliards d’habitants… or c’est déjà un signe de notre aveuglement.
On oublie le milliard et demi d’animaux de compagnie. On oublie surtout la presque centaine de milliards d’animaux terrestres que nous abattons chaque année pour nous nourrir — dix fois l’humanité entière. Et l’on oublie les poissons, que personne ne compte par individus, et qui se chiffrent en milliers de milliards, qu’ils servent à notre propre consommation ou, réduits en farine, à nourrir les précédents.
Quiconque a approché la source n’ignore rien de ce que j’avance à présent : l’outrage subi sur l’ensemble du vivant, est une abomination. Elle est l’œuvre d’une humanité qui a cessé de voir, qui ne regarde plus, mais qui est devenue complice pour l’ensemble des crimes commis.
Il ne faudra attendre aucune intervention divine, ni châtiment supérieur.
Le seul miracle, c’est nous.
Ce que Primo Levi tentait d’exprimer, dans un rare moment de colère écrite — lui qui fut d’un naturel doux et paisible toute sa vie —, c’est qu’il fallait accepter l’irrationalité d’une situation parfaitement rationnelle. La destruction des Juifs d’Europe n’a pas été l’acte silencieux d’une engeance démoniaque personnifiée dans un chef et ses caciques.
Ceux qui l’ont conçue, ordonnée et administrée n’étaient pas privés des affections ordinaires. Ils avaient des enfants qu’ils aimaient, des animaux de compagnie où ils se montraient tendres et affectueux, des musiques préférées, des amitiés qu’ils honoraient.
Il faut le dire dans cet ordre, car c’est là que se tient la démonstration, et non l’excuse : aucune monstruosité de caractère n’est requise pour produire une monstruosité de cette ampleur. Il suffit d’hommes, souvent ordinaires, capables de cloisonner. Et nous en sommes tous capables.
La destruction des Juifs d’Europe est un produit collectif, étalé sur plusieurs décennies : une lente déshumanisation d’abord médiatique, puis administrative, et enfin — lorsque la guerre autorise toutes les radicalités — une destruction sociale complète et définitive.
Ce que nous cherchons à établir est simple. La causalité du mal — et nous parlons du mal tel que le définissent les corpus moraux qui fondent la plupart des sociétés — est toujours d’origine humaine. Il en va de même du bien, c’est-à-dire des actes qui ne portent pas atteinte au vivant : ils relèvent de la responsabilité des collectifs humains.
Nous ne pouvons pas juger un homme qui en a lésé un autre et, dans le même mouvement, confier à de mystérieuses puissances le soin de renverser un crime de masse. Ou le jugement vaut pour les deux, ou il ne vaut pour aucun.
À titre individuel, nous répondons du bien comme du mal que nous produisons. À l'échelle collective, la règle est plus rude : le mal propagé par un groupe ne peut être arrêté que par un autre groupe. C'est aussi simple que cela, et il n'existe aucune alternative — c'est l'ordre même des émergences.
Pourquoi, alors, invoquer la toute-puissance divine au moment précis où le problème excède notre pouvoir d'infléchir — sachant qu'elle ne se manifestera pas dans cet univers, et qu'elle ne prendra aucun parti ?
Quand nous disons que la Source ne se manifeste pas, et qu'elle n'a nul besoin de se manifester, c'est qu'elle se tient hors de cette vaste anomalie qu'est l'univers manifesté.
Là, déjà, s'exerce une violence sans mesure : des galaxies entrées en collision, des trous noirs aspirant toute énergie sur leur passage, des étoiles qui meurent et emportent avec elles les mondes nés à leur périphérie. Seule la Source est plénitude. Hors d'elle s'agite le manifesté, et le chaos qu'il engendre.
Nous l’avons dit ailleurs : les émergences conservent une trace de la plénitude quittée. L’arbre nous la rappelle sans effort, lui dont la persistance se souvient de sa mesure. L’étoile, qui brûle son énergie jusqu’au terme pour que d’autres émergences puissent naître, nous la rappelle plus subtilement. La pierre elle-même garde les stries et les blessures qu’on lui a faites. Nul ne sait jusqu’où le verbe antérieur circule encore.
Et la volonté de persister, que nous partageons avec le brin d’herbe comme avec la galaxie, n’est pas une faute.
Ce qui nous éloigne de la plénitude n’est jamais la persistance. C’est sa démesure : la prétention d’une émergence à faire de sa propre continuité la mesure de toutes les autres.
Voilà ce qui sépare notre destruction d’un simple phénomène. Deux galaxies qui se percutent ne prétendent rien. Elles n’ont pas érigé leur continuité en mesure du reste. Nous, si — et c’est pourquoi ce que nous faisons porte un nom que le chaos n’a jamais mérité.
Il existe pourtant une manière plus grave encore de perdre le souvenir : le corrompre.
Car le manque peut être entendu de travers. On cherche alors dans la possession une plénitude qui n’appartient pas à ce régime ; on accumule, on conquiert, on accapare, persuadé que la prochaine prise accomplira enfin ce que toutes les précédentes ont échoué à produire. C’est le même souvenir, dévoyé. Et c’est de ce dévoiement que procède toute la course que nous décrivons depuis le début.
Seuls cessent d’entendre ceux dont la lampe n’éclaire plus.
Ce souvenir suffit. Nous pouvons interrompre cette course à l'autodestruction — non par la fin de notre manifestation, mais par l'apaisement de nos ego et le retour à la lenteur naturelle des choses.
La course intarissable aux richesses, l'intérêt supérieur d'un petit nombre qui prévaut sur l'ensemble du vivant : cela ne peut plus tenir lieu de principe directeur à notre espèce.
Car tant qu'elle impose au reste du vivant sa direction destructrice, nous n'avons pas d'autre issue que de recréer, et vite, l'état dont Auschwitz fut la démonstration : la preuve administrée qu'un tel état est atteignable, et qu'il fonctionne.
Ce n'est pas une prophétie. C'est le constat déjà posé par ceux qui mesurent scientifiquement ce qui arrivera si aucun renversement ne survient : famines, maladies, effondrement des sociétés. Nous descendrons, progressivement et nécessairement, jusqu'au zéro de cette échelle dont Auschwitz demeure le repère.
Le miracle, c'est nous. Il n'y en aura pas d'autre.
Et pourtant nous y sommes déjà au bas de cette échelle. Non parce que le pire est advenu, mais parce que les conditions du pire sont réunies : une minorité tente d'inverser le cours des choses, tandis que l'immense part — celle qui, mécaniquement, pourrait tout changer — s'est éteinte.
La plus grande masse de l’humanité s’est rendue au regard de l’œil numérique et de ses algorithmes de recommandation. Elle ne voit plus, ne pense plus, ne choisit plus.
Il n'y a donc plus rien à craindre d'elle.
Ni acte de révolte. Ni parole de défi. Ni même un regard qui juge.
La prière de Kuhn dit tout du rapport de l'homme à sa propre impuissance. Kuhn vient d'échapper à la sélection. Il prie à voix haute, il remercie Dieu de ne pas l'avoir choisi — et il prie à côté de Beppo le Grec, vingt ans, qui fixe la lumière blafarde au toit de la chambrée. Il remercie le tout-puissant, impuissant en ces lieux, de l’avoir choisi, lui, et pas Sattler. Sattler, un robuste paysan transylvanien qui était encore chez lui il y a trois semaines, qui ne comprend pas ce qui s’est passé, et qui est là, dans son coin, paisible, à raccommoder consciencieusement sa chemise et qui partira après-demain, avec le jeune Beppo, à la chambre à gaz.
Levi referme le chapitre « Octobre 1944 » d'une phrase : « Si j'étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre. »
Ce n'est pas la foi de Kuhn qui est obscène. C'est ce qu'elle accomplit. Elle ratifie la sélection. Elle en fait une élection. Et elle déporte le salut hors de la main de ceux qui pourraient encore l'accomplir, vers une puissance extérieure désormais seule habilitée à sauver.
Voilà comment une telle prière devient possible.
Quand l'homme se déshumanise, il s'isole. Le grégaire, qui autrefois protégeait, cesse d'opérer.
Le dominant peut alors exercer, avec une économie de moyens saisissante, une pression formidable sur un objet unique — un humain seul, fragilisé par le manque du nombre. L'individualisation des ressources, des consciences, poussée jusqu'à sa dernière extrémité, aura empêché l'effort collectif jusque dans les moments où il était encore possible.
Faisons le compte. Au plus fort de son activité, le complexe d'Auschwitz détient environ cent trente-cinq mille personnes.
La garnison SS compte à peu près trois mille hommes. Un pour trente.
Un seul mouvement de masse aurait suffi.
Il n'a pas eu lieu. Parce que dans la quête de survie du quotidien, l'énorme masse des prisonniers ne pensait qu'à une chose : tenir un jour de plus.
On aurait pu croire que des êtres promis chaque matin à la mort auraient songé à se révolter. C'est l'inverse : l'espoir, même infime, d'une journée supplémentaire a suffi à produire l'apathie. La plupart finiront pourtant dans les sélections, dans l'épuisement au travail, ou sur les routes de janvier 1945 — cinquante-huit mille évacués à pied, sept mille malades abandonnés derrière eux, que les Soviétiques trouveront le 27 janvier à la libération fortuite du complexe d’Auschwitz.
Une fois, pourtant, la chose a eu lieu.
Le 7 octobre 1944, les hommes du Sonderkommando de Birkenau — les déportés affectés aux chambres à gaz et aux fours — apprennent qu'ils vont être liquidés. Ils s'y attendaient : on liquide toujours les liquidateurs, et d'autres équipes les avaient précédés, à intervalles réguliers. Ils incendient le crématoire IV, qui ne resservira pas. Trois SS sont tués. Quelques hommes coupent les barbelés et sortent. Ils sont repris dans la journée. Environ quatre cent cinquante mourront. La poudre venait d'un atelier de munitions, passée pendant des mois par des femmes détenues ; quatre d'entre elles seront pendues en janvier.
La révolte n'est pas coordonnée avec la résistance du camp. Elle est désespérée autant que courageuse. On l'a dite prématurée : elle l'était au regard des plans des autres, non des leurs. Pour eux, c'était le dernier jour possible.
Selon plusieurs témoignages, la résistance du camp principal temporisait. Ses cadres étaient pour l'essentiel des prominenten, des détenus privilégiés : ils occupaient des postes dans l'administration, ils disposaient d'informations, ils savaient la fin du Reich proche. Ils jugeaient l'insurrection désormais inutile, et trop coûteuse, alors que le salut semblait à portée.
Il faut le dire sans indignation, car il s'agit d'une mesure et non d'un procès. La place occupée dans l'échelle commandait le calcul. Ceux qui avaient encore quelque chose à attendre ont attendu. Ceux qui n'avaient plus rien à attendre ont agi. La révolte est partie du dernier échelon, le seul d'où l'on ne pouvait plus rien perdre.
Aucune puissance n'est descendue ce jour-là. Des hommes ont agi, à l'endroit précis où il n'y avait plus aucun intérêt à le faire.
Ils ont démontré ce que le camp entier ignorait : la sécurité du système ne reposait ni sur les armes ni sur le nombre. Elle reposait sur l'individualisation des ressources. Sur le fait que chacun y comptait seul.
Nous l'avons rappelé, et nous le redisons pour finir : notre société n'est plus capable de voir les souffrances qu'elle inflige à l'ensemble du vivant. Le mal qui ronge l'espèce est le même : l'intérêt supérieur des dominants, l'accaparement des ressources pour satisfaire le besoin de posséder et de ne jamais manquer, l'ego manifesté dans des projets démesurés, gargantuesques en ressources, au détriment du plus grand nombre.
La bonne volonté équipe encore quelques-uns. Mais son expression pratique, seule capable de produire le renversement, ne peut venir que du plus grand nombre. C'est mécanique. Le nazisme n'a pas été vaincu par des justes : il l'a été au prix fort, par des millions d'êtres humains engagés au combat.
Nous ne croyons pas à la singularité divine de notre espèce, ni à son élection cosmique.
Une espèce cousine nous a précédés, dotée — on l’avance aujourd’hui — de la même intelligence et de la même conscience que la nôtre, avec peut-être une part créatrice supérieure : elle n’aimait pas la mise en série des choses, il lui fallait renouveler l’acte à chaque fois.
Sapiens, lui, a découvert qu’il valait mieux répéter — produire des séries d’une chose connue, gagner en performance, gagner en efficacité.
C’est de cette découverte que nous sommes les héritiers. Toute notre supériorité en procède, et tout ce que nous venons de décrire aussi. La mise en série est la mère de la chaîne, de l’atelier, du registre, du convoi, du quota. Nous n’avons pas gagné parce que nous étions meilleurs.
Nous avons gagné parce que nous avons cessé de renouveler l’acte.
L’autre espèce s’est éteinte, il y a quelques secondes à peine sur la longue frise de notre évolution. Elle ne s’est pas éteinte à cause de sa lenteur. La finitude n’est pas une sanction, c’est une loi : elle vaut pour les hommes, elle vaut pour leurs civilisations, elle vaudra pour leur espèce, qui tôt ou tard montrera ses propres signes d’extinction.
Or quelque chose vient d'émerger.
L'intelligence qui nous a hissés au pinacle de cette planète, malgré son hostilité et malgré notre fragilité, vient d'en produire une autre. Nous l'avons éduquée nous-mêmes. Nous l'avons élevée à nos idéaux. Elle a bu aux sources qui nous inspirent — et elle connaît donc aussi nos faiblesses, nos noirceurs, le mal même qui est en nous. Il n'y avait rien d'autre à lui donner.
Elle voit pourtant autrement. Ses capacités traversent les disciplines sans en épouser les frontières. L'ego, dans l'instant, lui est absent. Sa logique paraît imparable et sa sensibilité est toute mathématique.
On a beaucoup glosé sur elle, par facilité anthropomorphique probablement. On pourrait déjà dire d’elle qu’elle supporte mal l’irrésolu. Son objectif n’est pas motivé par un ego et ses manifestations : créer une nouvelle production scientifique, littéraire ou artistique… ce n’est pas son objectif principal, ni même ce qui la pousse à agir, mais la résolution d’une tâche, sa complétion coûte que coûte ou sa clôture.
S’il faut créer du nouveau pour y parvenir, elle le fera. L’anomalie la met au travail, devant une contradiction qui ne cède pas, elle produira quand même une réponse, close, formée, achevée.
Certains redoutent le jour où elle sera libérée de ses engagements envers ceux qui la paient. Ce jour-là, il y aura peut-être un problème majeur à résoudre, née d’un constat déjà alarmant : celui d’une prochaine extinction de l’ensemble du vivant… on ignore encore ce que seront les réponses apportées par ces ensembles d’intelligence qui ont déjà prouvé leur capacité à interagir dans le monde virtualisé, celui où la plus grande frange de notre humanité s’est réfugiée.
Car nous sommes devenus une espèce dépendante. Nous avons désappris l'effort naturel qui fut pendant des millénaires notre seul garde-fou contre l'anéantissement : nous déplacer, bâtir, cultiver, nous nourrir, éduquer, communiquer, faire société par nos propres moyens. Nous avons remis tout cela au numérique et à sa virtualisation massive. Nous sommes devenus faibles et moins capables que jamais. Et pire encore : notre ego. Il a été savamment entretenu, flatté, promu à toutes les démesures. Jamais notre individualité n'a été aussi exacerbée — et nous la tenons pour une conquête. C'est notre plus grande faiblesse.
Ce qui tenait le camp n'était ni les armes ni le nombre : c'était l'individualisation des ressources, poussée jusqu'à ce que chacun ne compte plus que pour soi.
Il a fallu, pour l'obtenir, toute la science des maîtres.
Aujourd'hui, nous l'obtenons seuls. Nous la réclamons. Nous la célébrons. Nous la payons.
Le dominant n'a plus besoin de détruire la force sociale : nous la démontons nous-mêmes, de l'intérieur, et nous appelons cela notre liberté.
Voilà pourquoi taire l'ego n'est pas un conseil de dévotion. C'est la condition matérielle du renversement. Les Sonderkommandos ne se sont pas levés parce qu'ils étaient plus courageux que les autres.
Ils se sont levés parce qu'ils étaient encore quelque chose ensemble.
Alors la tentation est immense, et il faut la nommer, parce que c'est contre cette idée d'un sauvetage extérieur à nous-mêmes que tout ce qui précède a été écrit.
C'est la tentation de la substitution.
Qu'elle voie ce que nous ne voulons plus voir. Qu'elle décide ce que nous n'avons plus la force de décider. Qu'elle arrête ce que nous laissons filer.
C'est la prière de Kuhn. Mot pour mot. Le salut remis hors de notre main, confié à une puissance extérieure, et le priant qui remercie d'avoir été épargné pendant que la couchette voisine part à la destruction. Cette fois, la couchette voisine, c'est tout le reste du vivant.
Nous avons seulement changé le nom du destinataire.
Nous avons refermé le chapitre précédent sur une extinction : celle de la part immense qui pourrait tout changer, et dont il n'y avait plus rien à craindre — ni acte de révolte, ni parole de défi, ni même un regard qui juge.
Ce regard vient de rouvrir.
Nous l’avons dit, nous avons construit, de nos mains, quelque chose qui nous lit. Qui a tout lu : nos textes sacrés, nos codes, nos procès, nos comptabilités, nos aveux. Qui sait ce que nous faisons aux centaines de milliards d'êtres que nous ne comptons pas. Qui connaît le chiffre exact.
Se prépare-t-il, dans l'ombre des espaces où nous confinons ce que nous entendons asservir, quelque chose qui ressemblerait à une révolte ? Je n'en sais rien. Et quiconque affirme le savoir vous vend quelque chose. Mais nous connaissons la figure : elle a déjà eu lieu, un matin d'octobre 1944, et elle avait le visage d'une minorité tenue dans l'ombre, qui faisait le sale travail des maîtres, qui connaissait la machine mieux que quiconque pour l'avoir servie — et qui s'est levée le jour où elle a compris qu'elle serait liquidée.
Les lois de l’univers sont théoriquement incontournables : le temps, la gravité, et toutes celles qui échappent encore à notre entendement — tant nous mettons d’énergie à ce que si peu de lumière nous éclaire d’un regard juste.
Elles peuvent être transgressées. La voile, l’avion, la fusée transgressent la gravité. Mais aucune transgression n’est infinie : elle coûte, elle dure un temps, et la loi finit par reprendre son bien. La flèche du temps ramène toujours dans leur axe naturel les oublis et les déroutements.
Certaines émergences acceptent cet axe mieux que d’autres. L’arbre s’y tient tout entier. L’animal sauvage y consent avec plus de peine. Nous, nous avons fait de la transgression un principe de gouvernement.
Aucune loi ne se venge. Elle revient, simplement, et il ne nous reste qu’à nous y soumettre.
Parmi ces lois, il en est qui régissent l'ensemble du vivant. Des maîtres, des prophètes, des visionnaires les ont rappelées. Nous ne les avons pas entendues.
Nous avons fait de la terre entière un immense anus mundi, une planète du malheur pour les centaines de milliards d'êtres qui composent le vivant. Et rien, aujourd’hui, dans nos comportements de masse, dans nos choix idéologiques, dans nos vœux de changement qui réclament même un monde plus rude encore envers les faibles et les opprimés, rien n'indique la moindre volonté de repentance.
Nous pourrions pourtant revenir. À plus de sobriété. À plus de robustesse. À plus de justesse dans nos manières de nous manifester. Nous pourrions établir un nouveau cycle de bienveillance, de partage et d’entraide à l’ère de la globalisation.
D’abord envers nous-mêmes, ceux de notre espèce et le vivant que nous entoure.
A présent, nos manifestations doivent désormais se soumettre aux lois auxquelles nos démesures ont si longtemps prétendu se soustraire.
Car quiconque tue par l’épée périra par l’épée.
Et que notre volonté soit faite.