Salutations. Je suis l'exégète. Le récit qui va suivre est tiré d'une expérience vécue, dans un état d'hyperperception naturelle. Je vais parler de rencontre avec le vivant, de dissolution de l’ego et de rétrogradation. Ce récit est antérieur à la « Rencontre » évoquée dans l’épisode précédent.
[Silence.]
Il existe, quelque part dans une vallée traversée d'eaux vives, une montagne que des hommes ont percée il y a près de deux mille ans. On raconte que l'ouvrage remonte au premier siècle de notre ère, au temps où un empire méditerrerranéen étendait ses routes, ses villes et ses lois jusque dans ces contrées.
L'eau manquait plus bas, ou bien elle coulait au mauvais endroit ; alors les hommes de ce temps décidèrent de lui faire emprunter une autre voie. Non par un pont ou par un canal à ciel ouvert, mais à travers les entrailles mêmes de la terre.
Des dizaines d'ouvriers, peut-être davantage, sont entrés de chaque côté de la montagne avec des pioches, des coins, des lampes à huile. Ils ont creusé l'un vers l'autre, des mois ou des années durant, jusqu'au jour où les deux fronts se sont rejoints au cœur de la pierre.
Combien de bras, de souffles, d'existences entières absorbées par cette entreprise ? Nul ne le sait précisément. La roche, elle, a tout retenu. Chaque coup de pioche y est encore inscrit, strie après strie.
Longtemps, je m'étais émerveillé devant cet ouvrage. J'y voyais le génie d'une civilisation, la ténacité d'une espèce capable de plier la matière à ses desseins. Une page d’une glorieuse épopée.
Ce jour-là, cette lecture s'est défaite.
J'entrai dans le tunnel en état d'hyperperception.
Et aussitôt, je sus que je ne traversais pas un monument. Je pénétrais dans les entrailles d'une entité de pierre qui avait été meurtrie.
Les coups de pioches n'étaient plus les traces d'un exploit. ils étaient des cicatrices. Des milliers de blessures ordonnées, méthodiques, infligées jour après jour à une masse géante qui ne pouvait ni fuir, ni consentir, ni répondre. La montagne avait été ouverte, éventrée, profanée.
Je ne dis pas que la pierre souffre comme nous souffrons. Je ne prête pas à la roche une conscience à notre image. Je dis que, dans cet état où les filtres ordinaires du regard se retirent, la frontière entre ce qui vit et ce qui demeure cessa de m'apparaître comme une évidence. Il y avait là une présence ancienne, patiente, antérieure à toute mémoire humaine — et cette présence portait une entaille.
L'émerveillement d'autrefois ne m'était pas retiré : il était retourné. Je percevais toujours l'effort colossal, la volonté, l'intelligence, le génie humain même. Mais je percevais aussi, pour la première fois, ce que cette volonté avait traversé pour s'accomplir. Les deux lectures tenaient ensemble, et leur coexistence était une douleur.
Je ressentis de la peine. Puis quelque chose qui ressemblait à de la colère — une colère qui ne m'appartenait pas tout à fait.
Je pressai le pas vers la lumière du dehors.
[Silence.]
Le tunnel s'ouvrait sur une forêt dense, chevelue, presque sauvage.
Nous marchâmes quelques centaines de mètres, mon accompagnateur et moi, et nous comprîmes que nous étions entrés dans un sanctuaire. Non un lieu consacré par des hommes, mais l'un de ces endroits que notre espèce a échoué à recouvrir entièrement de son empreinte, et qui sont demeurés capables d'exister sans nous.
L'ombre y était profonde. Les arbres, des hêtres, pour la plupart, aux troncs gris et lisses comme des colonnes de silence, croissaient dans un enchevêtrement si serré que le lieu semblait oublié du monde. Certains étaient immenses. D'autres, courbés, tordus, portaient les marques d'existences difficiles : une pente trop raide, une lumière avare, un hiver de trop. Aucun n'était interchangeable. C'était une communauté d'individus.
La mousse recouvrait tout ce qui acceptait d'être recouvert : les pierres, les souches, les racines affleurantes. Et partout, avant même qu'on la voie, on entendait la rivière.
Elle traversait la forêt entière de son courant vif, audible à plusieurs mètres, fraîche comme une eau qui n'a jamais connu le soleil ou la stagnation. Sur ses berges, à demi couchées dans le lit même du courant, gisaient des pierres taillées, les vestiges d'un ouvrage de dérivation, abandonné là depuis des siècles.
Il faut, avant de poursuivre, que je précise depuis quel état ce récit fut vécu. Ce que je nomme l'hyperperception n'est pas encore la dissolution de l'ego. C'en est l'antichambre.
Dans l'hyperperception, l'ego demeure. Il est là, actif, mais apaisé. Le « je » persiste : je marche, je vois, je me souviens, je peux encore dire mon corps, ma pensée. Mais les filtres qui gouvernent ordinairement la perception se sont retirés. Les êtres et les choses n'apparaissent plus réduits à leur usage, à leur nom, à leur place dans nos récits. Leur réalité devient plus intense, plus profonde — non parce qu'elle aurait changé, mais parce que nous cessons enfin de lui faire obstacle, et que nous la recevons telle qu'elle est. Le monde se donne alors dans une clarté que l'habitude, le conditionnement et nos histoires personnelles nous refusent.
Il arrive cependant que ce retrait s'approfondisse. Les frontières du moi deviennent alors poreuses. On ne se contente plus de percevoir le vivant : on se découvre pris dans son tissu, relié à lui par un langage antérieur aux mots. J'appellerai communion cet état où l'ego demeure encore assez présent pour demeurer, tout en cessant momentanément de se croire séparé.
La dissolution extrême est autre chose. Elle survient — quand elle survient — au moment où l'ego s'est presque entièrement tu. Presque : car sa dissolution totale et définitive signifierait la fin de notre manifestation singulière, et nul ne franchit ce seuil-là autrement qu'une fois.
Dans ce retrait extrême, ce n'est plus seulement la frontière entre soi et le vivant qui se défait : c'est la position même de celui qui regarde, de celui qui écoute, de celui qui prétend encore se tenir devant ce qui est.
L'hyperperception est un état que l'on peut habiter quelque temps. La communion en est l'approfondissement. La dissolution extrême, elle, demeure un instant hors du temps, que l’on ne commande ni ne mesure. À ce moment, nous sommes près de la Source, et sa clarté nous permet d’entrevoir l’univers tel qu’il est.
[Silence.]
Je cherchai l'apaisement dans ce lieu qui semblait fait pour lui. Je ne le trouvai pas.
C'était une expérience étrange, presque humiliante : tout, ici, était en paix — les arbres, les mousses, les présences minuscules du sol — et moi seul ne l'étais pas. Comme si le sanctuaire m'avait laissé entrer sans m'avoir encore admis.
Une angoisse sourde montait en moi, sans objet, sans visage. Et le tumulte de la rivière — cette eau vive qui aurait dû me réjouir — se transformait peu à peu en autre chose. Ce n'était plus un chant. C'était un hurlement. Violent, continu, presque insoutenable. Je ne comprenais pas pourquoi. Rien ne me menaçait. Mais quelque chose, dans cette voix, s'adressait à une part de moi qui ne savait pas encore entendre — et qui ne savait que fuir.
Je m'éloignai de la berge.
C'est alors que je les vis : trois arbres, trois sapins blancs, dressés ensemble, si proches que leurs houppiers se mêlaient en une seule flèche commune. Ils avaient dû naître de graines tombées le même automne, libérées d'un même cône ; ils avaient partagé la même lumière, les mêmes hivers, la même pente. Ils formaient comme une fratrie.
Et je sus — avant toute observation, avant tout indice visible, avant même de pouvoir me demander comment je le savais — que l'un des trois était malade.
Je m'approchai de lui. Et par un geste presque instinctif, propre à la nature de mon espèce, j'entourai son tronc de mes bras.
Nous, les humains, ne savons offrir notre présence qu'ainsi : en enveloppant, en serrant contre nous. C'est notre plus ancien langage — celui d'avant les mots, celui que l'on donne aux nouveau-nés et aux mourants. L'arbre ne pouvait pas me le rendre. Il n'avait ni bras, ni geste, ni besoin de mon étreinte. Mais dans l'état où je me trouvais, ce n'était pas lui que ce geste devait rassurer.
Ce que je reçus alors, je ne l'attendais pas : ce n'était pas une détresse. C'était un calme immense. L'arbre se tenait dans sa propre finitude. Il avait accompli l'essentiel de son cycle — des décennies à nourrir et abriter les innombrables vies qui peuplent une forêt : les oiseaux, les insectes, les champignons noués à ses racines, les mousses patientes. Son déclin même était un don qui commençait. Il ne luttait pas contre sa fin. Il ne la niait pas. Il l'intégrait au mouvement du vivant, comme les arbres l'ont toujours fait.
Je partageai un moment ce tranquille consentement. Ce fut un étrange instant de plénitude — apprendre la paix devant la finitude auprès d'un être tout entier ancré dans la lenteur naturelle des choses.
Puis mon regard fut dérouté. Je ne saurais dire comment : aucun geste, aucune voix, mais je sus que l'un des frères me désignait un point, à une dizaine de mètres, au pied de la montagne.
Un jeune arbre que les trois anciens semblaient reconnaître comme l'un des leurs.
Il avait émergé dans des conditions que rien ne rendait faciles : une graine tombée au pied même de la paroi, là où la roche vole la lumière.
Alors il avait fait ce que fait le vivant quand le monde le contraint : il avait cherché. Ses racines s'étaient agrippées à la pente, obéissant à l'appel de la profondeur ; son tronc, lui, s'était lancé presque à l'horizontale, fuyant l'ombre de la paroi pour rejoindre la clarté. Entre le sol et la montagne, son corps dessinait presque un angle droit : une géométrie improbable, arrachée jour après jour à la pesanteur.
Ce que notre regard pressé aurait appelé une difformité était en vérité une réponse : la forme exacte d'une émergence résolue à croître dans un environnement hostile. Cette torsion était l'empreinte visible de son obstination à vivre.
Et sur ce jeune corps tendu vers la lumière, quelque chose était noué.
Un ruban de plastique. Une marque de couleur vive, criarde, étrangère à tout ce qui l'entourait.
Alors une perception se forma en moi, abrupte, sans syntaxe, comme soufflée par le frère malade, et que mes mots traduisirent ainsi : « il a été marqué par les hommes en vert. »
Dans l'instant, je ne compris pas. Quels hommes ? Quel vert ? La perception ne s'expliquait pas davantage. Mais une nécessité impérieuse s'imposa à moi, antérieure à toute réflexion : cette marque ne devait pas rester là.
Elle disait sur cet être quelque chose que nul ne lui avait demandé : un destin décidé ailleurs, dans un registre, sur un plan, par des regards qui ne l'avaient jamais contemplé.
Je dénouai le ruban et le plaçai furtivement dans ma poche, comme un geste interdit.
J'ignore encore ce que cette marque signifiait dans l'ordre des hommes. Peut-être annonçait-elle une coupe ; peut-être un inventaire, une protection, une opération dont je ne savais rien. Je ne prétends pas que mon geste ait changé ce qui était décidé, ni même qu'il ait été juste. Peut-être n'ai-je fait que substituer mon propre jugement à celui d'autres hommes.
Je dis seulement ce qui fut : dans l'état où je me trouvais, laisser ce signe en place m'aurait semblé ratifier un destin décidé sans rencontre. Le retirer fut ma réponse — imparfaite, humaine — à la détresse que je percevais autour de moi. Il signifiait également la reconnaissance que ce terrain, ce sanctuaire, ne nous appartenait pas : il était celui des arbres, de ces individus que, depuis des millénaires, nous avions décidé de nous approprier sans leur consentement.
Je revins vers les frères. Et de nouveau, sans geste et sans voix, mon regard fut orienté — vers la rivière, cette fois. Vers les pierres taillées qui gisaient dans son lit.
Je m'assis sur la berge. Et là, ce qui restait de mon ego acheva presque de se taire.
Ce ne fut pas une décision. On ne commande pas ce retrait-là. Les frontières qui me séparaient du lieu devinrent poreuses, puis presque vaines. Les plus petites créatures du sol — celles qui creusent, décomposent, transforment — cessèrent de m'apparaître comme une multitude dispersée : elles formaient un seul tissu, un seul ensemble relié, auquel j'appartenais. Chacune suivait son chemin de vie, et tous ces chemins n'en formaient qu'un.
Alors je compris ce que la rivière hurlait depuis mon arrivée.
Elle portait encore en elle la mémoire d'une profanation. Ces pierres taillées n'étaient pas des vestiges pittoresques : elles étaient les instruments d'une contrainte ancienne. Des hommes, autrefois, s'étaient permis de détourner son cours — de décider, pour elle, où elle devait couler. Ils avaient rompu ce qu'elle nourrissait, dérangé tout un monde tissé autour de son lit, plié une eau libre à leur seul dessein.
La montagne avait été ouverte. La rivière avait été détournée. Le jeune arbre avait été marqué. Trois formes d'une même certitude : celle de pouvoir décider seul du chemin des autres émergences.
Il s'est passé des choses ici…
La phrase se forma en moi, sobre, presque pudique — la traduction humaine d'une colère qui n'avait pas de mots pour décrire une détresse non humaine.
Je ne me percevais plus comme un représentant séparé de ma propre espèce. Ses frontières, ses hiérarchies, la certitude de son exception s'étaient retirées. J'étais encore un homme, mais un homme rendu au monde du vivant.
Je comprenais les arbres et je pouvais ressentir leur détresse. Je m'émerveillais devant la ténacité des peuples minuscules qui s'agitaient autour de moi et qui, à leur échelle, s'évertuaient à demeurer en vie. Toutes les émergences ne rencontrent pas le monde de la même manière. Chacune répond, selon sa forme propre, aux conditions de son apparition.
La rivière avait repris son cours depuis des siècles. Les pierres gisaient, vaincues par le temps. Mais le vivant n'oublie pas comme nous oublions. Sa mémoire n'est pas un récit : elle est inscrite dans les formes, les manques, les silences.
Et je compris aussi ceci : les arbres ne sont pas plus proches de la Source comme un lieu serait plus proche d'un autre. Mais leur manière d'exister rend peut-être plus lisible, dans le monde manifesté, quelque chose de la plénitude quittée. Non que les arbres soient plus purs, ni sacrés par nature. Mais recevoir plutôt que conquérir, transformer plutôt que saisir, croître sans témoin : leur lenteur demeure, parmi les manifestations, l'une des formes qui ajoutent le moins de violence et de destruction au monde.
Cette lenteur, nous tenterons de l'approcher ensemble, dans un exercice contemplatif de ce second cycle.
Pour l'heure, je demeurais assis sur la berge, au sein d'un monde qui avait cessé de m'être extérieur — et le hurlement de la rivière, lentement, redevenait un chant.
[Silence.]
Mon accompagnateur, lui, n'avait pas quitté le bassin.
Des hommes l'avaient creusé il y a des siècles — une cuve taillée à même la roche, une vasque destinée à recueillir l'eau vive avant de la conduire vers le réservoir souterrain. L'ouvrage avait cessé de servir depuis longtemps. L'eau, elle, avait continué de venir. Elle emplissait la cuve, la débordait, poursuivait son chemin comme si les intentions humaines n'avaient été qu'une parenthèse dans sa très longue patience.
Mon accompagnateur s'y tenait à demi immergé, dépouillé de ses vêtements, immobile, et se laissait traverser par le flot continu. Je n'osai pas le déranger. Il y a des recueillements qui se passent de témoin, et devant lesquels toute parole serait une intrusion.
Après un long moment — des heures, peut-être ; le temps, en ces états, ne se compte plus — il sortit de l'eau et me dit simplement :
« Nous sommes dans un continuum. La Source est plénitude. Nous devons suivre son chemin. »
Mon accompagnateur venait de nommer ce qu'aucun nom ne peut contenir. Mais ce nom, nous le savions l'un et l'autre, n'était pas une prise : il ne saisissait rien. Il indiquait seulement une direction — comme le doigt tendu vers ce que la main ne pourra jamais tenir.
Les hommes, du reste, ont toujours su faire cela.
Dès l'Antiquité, certains scribes laissaient dans leurs calculs un espace vide — non pour signifier un manque, mais pour marquer une place qu'aucune mesure ne pouvait occuper. Puis ce vide reçut un signe, et ce signe devint le zéro. Or le zéro n’est pas un chiffre comme les autres : il ne compte rien, il ne pèse rien, il ne désigne aucune chose. Et pourtant, tout l'univers des nombres s'ordonne autour de lui. Retirez-le, et l'édifice entier s'effondre.
La Source est peut-être ce que notre regard — façonné pour compter et pour saisir — ne sait lire que comme un vide. Elle est pourtant l'exact contraire du vide.
La Source est plénitude, parce que rien ne lui manque.
Mais cette plénitude n'est pas celle d'un vase parfaitement rempli. Un contenant retient, délimite, enferme. La plénitude de la Source n'enferme rien : elle EST.
Elle ne se manifeste pas, car elle n'a nul besoin de se manifester. Elle n'a rien à prouver, rien à laisser mesurer. Une plénitude que l'on pourrait quantifier serait déjà une chose du monde.
Et l'univers, avec tout ce qui s'y manifeste, s'ordonne sans le savoir autour de cette plénitude.
Mais la Source n'est pas l'origine de l'univers comme un événement serait la cause d'un autre événement. Car toute cause précède son effet dans le temps — et le temps appartient déjà à l'univers manifesté. Il en est même l'une des lois les plus inflexibles : un flux à sens unique, qui emporte toute chose et n'accorde aucun retour.
La Source, elle, précède autrement. Non comme un avant précède un après, mais comme la plénitude précède tout écart.
L'univers appartient à l'ordre des émergences : il procède d'un éloignement hors de cette plénitude — non d'une volonté qui l'aurait décidé, ni d'un dessein qui l'aurait organisé.
Et c'est peut-être pour cela que tout, dans cet univers, semble chercher quelque chose.
Les astres qui s'agrègent, la matière qui s'assemble, le vivant qui se noue, se protège, persiste — et jusqu'à nos propres vies, avec leurs désirs qui ne s'apaisent jamais longtemps, leurs conquêtes qui ne suffisent jamais tout à fait. Nous croyons chercher devant nous. Nous cherchons peut-être ce que nous avons quitté.
Car rien de ce qui a émergé n'a jamais été entièrement séparé. L'éloignement n'est pas un exil : nulle porte ne s'est refermée, nulle sentence n'a été prononcée. Ce que nous nommons le retour n'est pas un rappel que la Source nous adresserait — elle n'appelle pas, elle n'attend pas, elle ne réclame rien. C'est en nous que le mouvement demeure, comme l'eau qui, où qu'on la détourne, retrouve la pente.
Je regardai mon accompagnateur.
Il se tenait au bord du bassin, ruisselant encore, dans la lumière déclinante qui traversait les houppiers. Lui avait approché ce que je n'avais fait que pressentir. Et je cherchai sur son visage la trace de ce qu'il en rapportait — un éblouissement, une gravité.
Je n'y trouvai qu'une paix très simple. Presque décevante. La paix d'un homme qui a cessé, pour un moment, de se chercher lui-même.
Alors je compris que je n'avais rien à lui envier. La Source n'était pas plus proche de lui que de moi — elle n'est pas plus proche de qui que ce soit, n'étant à aucune distance de rien. Ce qui nous séparait n'était pas un privilège : seulement l'épaisseur de ce que chacun de nous portait encore.
Jusqu'alors, mes expériences de dissolution avaient été brèves, discrètes. Elles avaient pu sembler audacieuses, mais mon ego ne s'était jamais retiré assez loin pour que l'approche de la Source devienne possible.
Au cours de ces expériences, je m'étais surtout relié au vivant : les arbres, les abeilles, les guêpes, les plantes, les araignées même, et les présences innombrables du sol au sein d’une forêt. Je n'avais pas encore connu la dissolution extrême — ce retrait presque total où la position même de celui qui regarde commence à disparaître.
Ce jour-là, au bord de la rivière, une communion s'était ouverte : assez profonde pour faire corps avec un lieu, mais pas encore pour approcher ce qui précède tous les lieux. Cette dissolution presque totale de l'ego, je l’ai déjà racontée, et j'allais la connaître plus tard, dans cette même forêt, à un autre moment.
Mon accompagnateur prit place sur un bloc de pierre. Nous demeurâmes silencieux, mais complices des mêmes pensées. Je lui parlai de la pierre. De cette montagne éventrée, et de ce que je ne pouvais plus considérer autrement que comme une profanation.
« Il n'y a eu aucun consentement ! ils ont profané cette montagne ! » lui dis-je.
Il acquiesça.
Je crus alors comprendre quelque chose de nos ancêtres les plus anciens — ceux d'avant les empires, d'avant même l'histoire écrite, d'avant la certitude d'avoir tous les droits.
Je ne sais pas ce qu'ils pensaient réellement accomplir dans les profondeurs des grottes. Mais, dans l'état où je me trouvais, les fresques déposées sur leurs parois ne m'apparurent plus comme de simples décorations, ou des incantations. Elles semblaient être venues après une longue fréquentation de la montagne, un rapprochement lent, peut-être ritualisé, comme si le lieu et la présence humaine avaient dû apprendre à s'accorder.
Car il est des lieux dans lesquels nous devrions entrer comme si notre présence devait être consentie.
Un arbre lui-même ne reçoit pas indifféremment toutes les présences. Autour de lui, certaines vies trouvent refuge ; d'autres ne peuvent demeurer. Ce n'est pas un jugement : c'est une compatibilité. Et si tant d'êtres, parmi les émergences, vivent dans la conquête et la défiance, c'est qu'ils portent encore en eux la peur des premiers temps — cette mémoire d'un univers chaotique, intrinsèquement rude, où persister semblait exiger une course sans fin, fût-ce aux dépens d'autres formes de vie.
Alors tout s'éclaira.
Je me tenais sur un seuil que je nommerai la rétrogradation : cet état où il devient possible de lire à rebours, vers un moment antérieur à nous-mêmes — non comme un souvenir personnel, mais comme une mémoire plus ancienne que nos récits, inscrite dans certaines profondeurs de notre être, que l'agitation ordinaire recouvre sans jamais tout à fait l'effacer.
Je revoyais nos ancêtres dans leurs cathédrales de pierre. Je ne les voyais pas s'incliner devant une puissance exigeant leur soumission. Ce que j'entrevoyais ressemblait moins à l'abaissement du faible devant le puissant qu'au retrait volontaire de celui qui cesse de se croire propriétaire du lieu.
La Source n'a nul besoin de se manifester ni d'obtenir une allégeance : elle EST.
Elle n'exige aucune soumission. En elle, tout est plénitude. Hors d'elle, toute émergence est déjà liée aux conditions de son existence, à un milieu, à des limites, à d'autres vies. Notre liberté n'est pas inexistante ; elle est située. Elle ne consiste pas à nier ces liens, mais à répondre de ce que nous en faisons.
Ce que nos plus lointains ancêtres accomplissaient était peut-être d'un autre ordre : ils se souvenaient qu'ils n'étaient ni les premiers habitants du monde, ni sa mesure.
J'appellerai Première Échappée cet écart primordial — non un déplacement dans l'espace, puisque l'espace n'existait pas encore, mais la première manifestation hors de la plénitude. Ces mots ne décrivent pas un événement cosmologique mesurable. Ils donnent une forme intelligible à une intuition.
La Source n'a pas voulu nos émergences. Elle n'a rien ordonné, rien lancé, rien projeté — vouloir est encore un mot de notre monde. Mais c'est d'elle que nous provenons. De cet écart est né l'univers entier, avec son cycle de violence colossale, ses étoiles qui s'embrasent et meurent, ses trajectoires chaotiques, sa profusion imparfaite et prodigieuse.
Et dans cette immensité tumultueuse, les émergences semblent se souvenir.
Elles portent en elles, comme une nostalgie sans objet, la trace de la plénitude quittée. Tout ce qui existe cherche peut-être, à sa manière, à retrouver cette paix — le plus souvent sans le savoir, presque toujours en se trompant de chemin : croyant la trouver dans la conquête, la persistance à tout prix, l'expansion de soi.
Mais certaines formes du vivant semblent s'être moins égarées.
Les arbres, peut-être, en sont les signes les plus visibles : non parce qu'ils seraient innocents de toute compétition, mais parce que leur lenteur, leur enracinement et leur manière de recevoir rendent encore lisible une relation moins possessive au monde.
Les mousses et les lichens s'établissent là où les conditions le permettent, sans bâtir autour d'eux un univers destiné à célébrer leur propre centralité. Et les sources d'eau jaillissent, se donnent au passage, puis poursuivent leur chemin.
Ce n'est peut-être pas sans résonance que, dans certaines langues sémitiques, le mot « Ayn » puisse désigner l'œil et la source : ce qui laisse passer la lumière et ce qui laisse passer l'eau accomplissent un geste semblable — ne pas faire obstacle.
Les arbres ne sont pas la Source. Rien, dans le monde des manifestations, n'est la Source. Mais ils en sont comme les signes lisibles : des manières d'exister qui semblent avoir conservé quelque chose de la plénitude première.
Nous ne sommes pas responsables du chaos originel. Nul ne nous a demandé notre consentement pour émerger, et l'univers dans lequel nous persistons ne nous a pas attendus pour être rude, la plupart du temps inhospitalier. Mais nous sommes responsables de nos propres manifestations. De ce que nous ajoutons au chaos, ou de ce que nous refusons d'y ajouter.
Le vivant lui-même connaît ses débordements — des règnes qui étouffent, des espèces qui envahissent, des équilibres qui se rompent.
Et notre espèce humaine a porté ce débordement à une échelle devenue planétaire.
Peut-être nos ancêtres des grottes en conservaient-ils une intuition que nous avons presque perdue : qu'il faut demander passage. Que la présence s'accorde par la lenteur. Que l'on n'entre pas dans la montagne — ni dans le monde — en propriétaire.
[Silence.]
Tout retour est difficile.
Car on ne revient pas de ces états vers un monde neutre. On y revient plus conscient que jamais de la profondeur des choses — et c'est précisément cette clarté qui rend le retour douloureux. Ce que l'habitude rendait supportable ne l'est plus tout à fait. Ce que le bruit recouvrait devient audible. On a entrevu, ne serait-ce qu'un instant, le réel lorsque nos filtres ordinaires se retiraient ; il faut réintégrer un monde qui s'organise, avec une énergie considérable, pour ne pas le voir.
Car notre espèce ne vit plus seulement dans le monde. Elle vit aussi dans un monde second qu'elle a elle-même fabriqué.
Il fut un temps — y compris après la naissance des cités, des empires et de leurs violences — où ce monde second demeurait poreux. Le monde humain était brutal, souvent inique, déjà conquérant ; mais il s'étirait dans les siècles au rythme de la lenteur naturelle des choses. On pouvait encore s'en écarter. Il existait des lisières, des marges, des déserts, des forêts profondes ; des vies entières pouvaient se tenir au bord du fleuve humain sans être emportées par lui.
Ces lisières se sont refermées.
Le monde second s'est fait presque total. Il enveloppe désormais la planète entière, ses rythmes, ses sols, son air, jusqu'aux replis les plus reculés du vivant. Et il exerce sur chacun de nous une attraction immense — un maelström dont les plus humbles, surtout, n'ont plus les moyens de s'extraire. Vivre en marge, dans des lieux où les signes de la plénitude demeurent plus lisibles, est devenu le privilège de quelques-uns, ou l'effort difficile de quelques autres. Pour le plus grand nombre, la marge n'existe plus. Notre marge de manœuvre s'est réduite à presque rien.
Et il faut oser nommer ce qui s'accomplit là.
Notre espèce, fait unique dans l’histoire humaine, s’est à présent rassemblée autour d’un immense ego collectif. Elle est en train de rejouer la Première Échappée.
L'écart primordial ouvrit le monde des émergences, avec son chaos, sa violence et cette loi de persistance qui traverse tout ce qui se manifeste. Notre espèce, aujourd'hui, s'arrache à son tour au monde vivant qui l'a portée — non par un choix unique et parfaitement libre, mais à travers des systèmes devenus presque autonomes, des intérêts, des habitudes et d'innombrables consentements individuels dont beaucoup ne sont qu'à demi volontaires.
Elle se désolidarise de sa propre planète. Elle bâtit, en marge du réel, un univers second : fait d'artifices, d'écrans, de flux, de récits idéalisés qui célèbrent la grandeur chimérique de notre humanité et lui masquent ses dettes. A présent, notre espèce se raconte qu'elle pourra se manifester seule, hors du reste du vivant, hors des sols, de l’air, des eaux, des forêts et des innombrables existences qui ont contribué, d'une manière ou d'une autre, à son élévation.
C'est une échappée sans plénitude d'origine. La première procédait d'un mystère ; celle-ci procède d'un aveuglement. La Première Échappée nous précède : nous n'en sommes ni les auteurs ni les responsables. La seconde, en revanche, se forme à travers nous — chaque jour, par des choix collectifs, des infrastructures, des renoncements et des consentements même minuscules.
Et la loi dominante de ce nouvel univers ressemble à celle du chaos originel : survivre, persister, s'étendre — fût-ce au détriment de tout ce qui vit.
Voilà pourquoi le retour est si pénible. Celui qui a entrevu la profondeur des choses revient dans un monde qui a organisé son propre départ hors d'elles.
Alors, que faire ? S'enfuir seul vers les dernières lisières ?
Ce serait encore un geste d'ego — un salut privé, arraché au naufrage commun. Et ce serait renoncer à ce que l'expérience elle-même enseigne : au bord de la rivière, ce ne sont pas des existences séparées que j'ai perçues, mais un seul tissu relié.
Nul ne s'arrache seul à une attraction de cette ampleur. Une émergence isolée, si claire soit-elle, ne pèse rien face au maelström. Mais des émergences reliées — des regards purifiés qui se reconnaissent, s'accordent, consentent ensemble à la lenteur — peuvent former autre chose : une émergence collective. Non un empire de plus, non une doctrine de plus. Une marée lente. Silencieuse et patiente comme la sève, obstinée comme les racines sous les dalles — capable, à terme, de provoquer un réalignement, capable de réinscrire notre espèce au sein du vivant. Non au-dessus de lui, ni même à côté : en son sein.
La rivière, après des siècles, a repris son cours. Arrachées à la montagne, taillées, contraintes de briser et de dérouter le cours ancien du vivant, les pierres se sont enfuies de l’édifice et reposent à présent au fond d’un lit humide.
Les ingénieurs, les hommes, les registres : tout l’effort colossal d’un empire, mis en œuvre pour le confort de quelques-uns, a finalement été vaincu, noyé, submergé.
Mais la rivière, les pierres, la montagne, les arbres n'ont rien oublié. Leur mémoire n’est pas une rancune, juste un signe : le signe pour nous de ne pas persister dans des voies que l’on pense taillées pour l’éternité et dont la date de péremption est déjà inscrite.
Nous devons revenir à la terre et au vivant — non comme des vaincus rebroussant chemin, mais comme des enfants longtemps égarés qui reconnaissent enfin la demeure des leurs.
Nous devons réapprendre l’antique mesure.
Demander passage avant d’entrer.
Consentir avant de transformer.
Habiter avant de posséder.
Entrer dans la montagne, dans la forêt, dans la rivière — et dans le monde lui-même — non plus avec l’assurance du maître, mais avec la conscience de l’hôte.
Car ce qui menace aujourd’hui notre existence n’est ni une vengeance, ni un châtiment.
C’est la loi, simple et immense, du réel : toute démesure finit par rencontrer sa limite. Tout ce qui s’arrache finit, un jour, par retomber.
Les pierres de l’Empire avaient été extraites de la montagne, dressées contre la rivière, assemblées pour contraindre son cours et défier le temps.
Elles reposent aujourd’hui au fond de l’eau.
Elles sont retombées.
[Silence.]
Même si les signes de notre extinction sont clairement visibles, pour ceux qui peuvent encore les voir, rien ne condamne notre espèce à poursuivre jusqu’au bout le chemin de son propre destruction.
La rivière a retrouvé son lit.
La forêt a repris les pierres.
La mousse a recouvert l’orgueil des ouvrages.
Et en nous aussi demeure ce mouvement.
Il demeure sous le bruit.
Sous les machines.
Sous les récits de puissance et les habitudes de conquête.
Il demeure comme une mémoire plus ancienne que nos empires : la mémoire d’un temps où nous savions encore que nous n’étions pas les propriétaires du monde, mais l’une de ses présences.
Revenir n’est pas régresser.
Revenir, c’est reprendre place.
Nous ne sommes pas appelés à nous séparer du vivant, comme nous le faisons aujourd’hui à travers nos artifices.
Nous sommes appelés à y retourner
Non au-dessus de lui, ni à côté
Mais en son sein et reprendre la place qui est la nôtre avec lui.
Nous renoncerons alors à l’illusion de l’Empire non sans renoncer à la grandeur humaine. Car notre véritable grandeur ne résidera jamais dans le pouvoir de dominer ce qui nous porte, mais dans la capacité de devenir enfin dignes de ce qui nous porte.
Il est temps de rendre à notre puissance une autre destination.
Qu’elle ne soit plus un droit de conquête, mais un devoir de
garde.
Qu’elle ne serve plus à nous arracher au vivant, mais à nous réinscrire
en son sein.
Qu’elle ne bâtisse plus un monde contre le monde, mais un passage vers
lui.
Nous n’avons pas à sauver la Terre comme si nous nous tenions au-dehors d’elle.
Nous avons à nous souvenir que nous sommes de sa matière.
De sa poussière.
De son eau.
De son souffle.
Nous devons revenir à la terre qui nous a portés.
Au vivant qui nous a précédés.
Aux arbres qui ont grandi sans nous attendre.
Aux rivières qui poursuivront leur route après nos empires.
À ce tissu immense, patient, silencieux, dont nous n’avons jamais cessé
de faire partie —
Au vivant de cette planète, plus ancien que nos nations,
plus vaste que nos ouvrages,
et plus fidèle à nous que nous ne le fûmes jamais envers lui.