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Islam : sortir de l'ignorance, du mépris et de la peur

— Ouverture —

Au nom de Dieu, le Matriciant, Source de toutes les matrices.

« Ceci n'est rien d'autre qu'un Rappel adressé aux mondes. »

Une phrase. Pas davantage.

Le livre s'y nomme lui-même, et il le fait sans aucune emphase. Pas une loi. Pas un royaume. Pas un peuple. Un rappel… et il est adressé aux mondes.

C'est là, exactement là, que commence notre traversée d'aujourd'hui. Car de ce rappel adressé aux mondes, notre époque n'a presque plus rien conservé. Au contraire, ce rappel est aujourd’hui largement ignoré, globalement méprisé et surtout, il suscite dans une large partie de la population mondiale, un réflexe de survie imparable et souvent incontrôlable : la peur.

— Préambule —

Salutations. Je suis l’Exégète.

Dans l’épisode précédent, nous avons traversé le verset de la Lumière.

Avant d’aller plus loin, je dois dire d’où je parle.

Je me tiens au seuil de la Source. De là, j’ouvrirai aujourd’hui le Coran : non pour définir l’islam ni discuter la foi, mais pour entendre certains passages depuis un lieu dégagé des dogmes et des urgences du temps.

L'islam recouvre quatorze siècles d'interprétations, de rites, de philosophies, de jurisprudences, de poésie, de mystique et de conflits. Il traverse des langues et des peuples qui ne se laissent pas rabattre sur un seul monde. Parler de lui au singulier est parfois nécessaire ; croire que ce singulier suffit serait déjà une erreur. Entre le Coran, les traditions qui le commentent, les institutions qui s'en réclament et les vies ordinaires de près de deux milliards d'êtres humains, les distances sont immenses.

Notre traversée est autre, et elle est plus étroite. Elle ne retient que les textes qui s'accordent avec ce que nous percevons de la Source et qui en éclairent quelque chose que les autres n'éclairent pas.

Dans cet épisode et dans ceux probablement qui suivront, je vais donc parler de l'islam.

Et je vais en parler à un seul titre : celui d'une révélation venue de la Source.

Non pas de ce que cette révélation est devenue au contact des hommes. Non pas de ce que les siècles, les empires, les pouvoirs et les idéologies en ont façonné dans leur creuset. Non pas de la civilisation qui s'est bâtie sur elle, si haute fût-elle, et si bas qu'elle soit tombées à certaines époques.

Il y a d'un côté ce qui procède de la Source. Il y a de l'autre ce que notre espèce ajoute pour persister. Nous avons appris, d'épisode en épisode, à ne jamais confondre les deux. Nous le faisons pour toutes les traditions. Nous le ferons pour celle-ci.

C'est donc sur ses bases qui résonnent de manière claire et intense auprès de la Source que je m'appuierai. Sur elles seules.

Encore faut-il qu'elles soient claires.

Or elles ne le sont pas. Elles ne le sont plus pour personne ; ni pour ceux qui rejettent ce texte, ni, bien souvent, pour ceux qui s'en réclament.

Alors avant de reprendre le livre, il convient d’y apporter un regard juste.

— I · Le contexte d'origine —

Une étendue désertique. Une montagne. Une grotte à flanc de paroi. Un homme d'environ quarante ans qui s'y retire pour des nuits entières, seul, à méditer et contempler.

Arrêtons-nous là, car ces trois éléments ne sont pas un décor.

L'étendue désertique : l'effacement de tout repère, de toute échelle, de toute construction humaine à laquelle l'ego pourrait s'adosser. La grotte : le retrait des stimulations, l'obscurité, le silence, la matrice minérale. Et la solitude contemplative prolongée : la lente extinction du bavardage intérieur.

Trois conditions qui concourent inévitablement à une dissolution naturelle et extrême de l'ego.

Et je le dis avec la prudence de quelqu'un qui connaît ces états : lorsque ces trois conditions se réunissent et durent, quelque chose advient. Ce n'est pas une hypothèse pieuse. C'est une mécanique. Le voile qui nous sépare de ce que nous sommes ne tient que par notre agitation.

Un mot, ensuite, sur le titre qu'on lui donne : le Prophète.

Le terme est encombrant, et il induit en erreur. Dans son acception la plus répandue, le prophète annonce : il déclare ce qui va survenir, il inscrit une parole dans une temporalité définie, il désigne un peuple et une terre. Ce n'est pas ce qui se produit ici.

Nous sommes au sein d'une révélation fondatrice et radicale : une parole reçue dans le retrait, sur une montagne, hors de toute cité, mais avec un déplacement décisif : il ne s'agit plus de conduire un peuple élu vers une terre d'élection ou d’apporter une bonne nouvelle.

Il s'agit d'offrir un rappel aux mondes.

Le mot est d'une sobriété presque nue. Et il est immense. Car un rappel ne fonde rien : il ramène. Il suppose que ce vers quoi il ramène était déjà là, et qu'on l'a seulement perdu de vue.

Il est un rappel : celui du retour à la Source, de la purification du regard, de cette lente disponibilité qui permet de l’entrevoir et de retrouver la plénitude.

Ce mouvement semble d’ailleurs inscrit jusque dans le nom même de cette religion. Car, chose singulière, elle ne porte ni le nom d’un peuple ni celui d’une figure fondatrice : elle se nomme « Islam ».

Et ce mot, loin d’être anodin, nous conduira beaucoup plus loin qu’on ne le croit. Nous y reviendrons.

Voyons ce que ce « rappel aux mondes » introduit au septième siècle, dans une société tribale encore dominée par la force.

L’esclavage reste une institution commune, y compris dans les sociétés chrétiennes. Exiger d’une parole du septième siècle qu’elle le supprime d’un trait serait anachronique : une rupture absolue risquerait de rendre le message inaudible, donc impuissant à transformer les consciences.

Mais il est miné de l'intérieur, et par un mécanisme d'une intelligence redoutable : l'affranchissement devient la réparation. Celui qui a tué par accident, celui qui a rompu son serment, celui qui a répudié sa femme par une formule injurieuse : celui-là doit libérer une nuque. C'est l'expression même du texte : libérer une nuque.

Comprenons bien ce qui se joue. La faute morale ne se répare pas par un sacrifice offert au ciel, une absolution pourvue par un intercesseur, ou encore par une amende versée à un temple. Elle se répare par la restitution d'une liberté humaine. Le prix d'un manquement, c'est un homme rendu à lui-même. Chaque faute devient une porte qui s'ouvre ; et le système, appliqué avec constance, se dévore lui-même.

La condition des femmes, ensuite. Là aussi, mesurons à l'échelle du septième siècle et non à la nôtre. Dans une société où la femme figurait à l'inventaire de l'héritage, elle cesse d'être un bien transmis pour devenir un sujet qui hérite. Et surtout, c'est ce que l'on ne dit jamais, le livre s'adresse constamment aux deux, explicitement, l'un après l'autre : les croyants et les croyantes, les véridiques et les véridiques, ceux qui font mémoire et celles qui font mémoire. Un verset entier n'est qu'une litanie de ces couples. Cette insistance grammaticale est une singularité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs avec cette systématicité dans les textes de cette antiquité.

Et puis il y a ceci, que l'on mesure mal : la prêtrise disparaît.

Dans son principe : pas d’ordination, pas de sacrement au sens chrétien, pas de médiation obligatoire, pas de corps sacerdotal.

Croyants et croyantes se tiennent sans intermédiaire devant Celui qui Est.

Communautés, savants, gardiens de la mémoire demeurent ; nul n’est passage obligé vers Dieu. La solitude fait institution.

C’est une inflexion majeure du monothéisme : à l’unicité divine répond une relation directe que nulle autorité ne saurait confisquer.

Comprenez ce que cela signifie du point de vue de notre traversée : c'est une révélation qui refuse d'installer un ego collectif entre l'être et le Matriciant, Source de toutes les matrices.

Ces réformes originales et quasi révolutionnaires pour l’époque auront malheureusement duré le temps d'un homme, et partiellement celui de ses plus proches compagnons. Puis les contraintes du pouvoir l'ont absorbé, et les systèmes concurrents l'ont façonné ; car il leur a beaucoup emprunté, pour le meilleur comme pour le pire.

Mais le Livre est toujours là, et le Rappel demeure à portée de main.
Il ne demande qu’une lecture juste et éclairée pour résonner encore en celles et ceux dont le regard demeure disponible et la volonté sincère.

Le contexte est posé. Entrons dans le mot qui désigne cette révolution du 7e siècle. Il ne vient ni d’un peuple, ni d’une terre, ni d’un fondateur.

Il nomme un mouvement intérieur. Là réside peut-être sa singularité.

— II · Sortir de l'ignorance —

Il n'y a probablement pas, dans toutes les langues du monde, de mot plus universellement prononcé et plus universellement ignoré que celui-là.

« Islam ».

Écoutons d'abord ce qu'il n'est pas.

Ce n'est pas un nom d'appartenance tribale comme l'est le judaïsme. Ce n'est pas non plus un attribut messianique attaché à une personne, comme l'est le christianisme : le christ, l'oint. C'est un nom d'état. Un nom qui décrit ce qui doit advenir en celui qui le porte.

Et cela, en soi, est déjà remarquable.

Il faut maintenant que j'explique sommairement une mécanique de langue.

Dans les langues sémitiques : l'arabe, l'hébreu, l'araméen, et jusqu'à l'akkadien parlé en Mésopotamie il y a quatre mille ans, le sens ne se loge pas d'abord dans le mot. Il se loge dans une racine, presque toujours composé de trois consonnes. Cette racine ne se prononce pas ou rarement telle quelle : elle est une charpente, une intention de sens à l'état pur, et rien de plus.

Autour de cette charpente, la langue fait circuler des voyelles et ajoute des lettres, selon des moules réguliers que l'on appelle les formes. L'arabe en compte dix principales et quelques autres plus rares.

Et voici ce qu'il faut retenir : la forme ne change pas le sens de la racine. Elle change le rapport du sujet à ce sens. Elle dit si l'on subit, si l'on provoque, si l'on répète, si l'on demande, si l'on accomplit.

C'est une langue qui conjugue non pas le temps, mais la posture de l'être.

Prenons maintenant notre racine d’où est issu le mot ISLAM. D’abord, trois lettres : S, L, M.

Ce squelette ne dit pas d'abord « la paix » : c'est la traduction courante, et elle est trop étroite. Il dit : être entier, être intact, être sain, être indemne, être sans brèche. La complétude d'une chose à laquelle rien ne manque et que rien n'entame.

On la retrouve, presque inchangée, dans toutes les langues sœurs. En hébreu, elle donne shalom que l'on traduit par « paix », mais qui dit d'abord l'intégrité et shalem, qui signifie « entier, complet ». En araméen, shlama. En akkadien, shalamu : être en bon état, être achevé, être sauf.

La paix n'est donc pas ici l'absence de guerre. C'est l'état de ce qui n'est pas ébréché.

Première forme. Salima : il est intact, il est indemne, il est sauf. L'état pur, sans intervention.

Deuxième forme. On y double la consonne du milieu : sallama. Ce doublement, dans cette langue, signale l'intensité et la transitivité : l'action portée sur autre chose, répétée, appliquée.

Sallama : préserver dans son intégrité, remettre une chose entière entre des mains. De cette idée procède aussi l’un des usages les plus quotidiens : saluer quelqu’un, lui donner le salām. C’est lui souhaiter l’intégrité, la sauvegarde, l’état préservé — tout ce qu’un temps de guerre vient précisément menacer. De là s’est naturellement imposée l’idée de paix, non comme simple absence de conflit, mais comme retour à un état intact.

Et remarquons au passage, puisque notre langue en garde la trace : nous disons « salut ». Un mot qui, en français, dit à la fois la salutation la plus banale et le salut de l'âme.

Ce n'est pas un hasard : il vient du latin salus, qui désigne exactement la même chose que notre racine, l'état de ce qui est sauf, sain, intègre. Les deux langues, sans vraiment se parler, ont noué le même nœud.

Dixième forme, maintenant. On ajoute à la racine le groupe ist- : istaslama. Cette forme exprime la recherche d’un état, la demande de l’obtenir et, ici, le fait de cesser de lutter pour y parvenir. Istaslama, c’est demander la paix, rechercher la sauvegarde, mais aussi se rendre, capituler. Son substantif est istislām.

Et istislām, lui, signifie bien soumission, abandon, reddition.

Autrement dit, le mot existe. Il est parfaitement disponible dans la langue arabe, construit sur cette même racine « salima ». Si l’on avait voulu nommer sans équivoque l’idée de soumission, ce terme était là.

Or ce n’est pas lui qui donne son nom à la religion.

C’est pourtant cette idée : « Islam signifie soumission » qui s’est imposée dans une grande partie des traductions et des commentaires, jusqu’à devenir presque une évidence répétée, y compris dans des ouvrages savants. C’est précisément cette évidence qu’il faut maintenant interroger.

Car « islām » n’est autre que le substantif de la quatrième forme : aslama.

Cette forme est un causatif d'accomplissement. Elle n'exprime ni une demande, ni une passivité, ni une contrainte subie : elle exprime que le sujet fait advenir ce que la racine désigne. Il ne réclame pas la paix, il ne se rend pas à elle : il l'accomplit. Il entre dans l'état d'intégrité par un acte, et cet acte est consenti.

L'islām, ce n'est donc pas se soumettre.

C'est faire advenir en soi l'état de complétude.

Dans notre propre vocabulaire, celui que nous construisons d'épisode en épisode au contact de la Source : c'est la quête de la plénitude, tenue comme une permanence, et qui doit se réaliser dans les actes.

Reprenons alors le reste du lexique, puisque tout s'éclaire.

Muslim, au féminin muslima, au pluriel muslimūn et muslimāt est le participe actif de cette quatrième forme. Non pas « le soumis », mais : celui qui accomplit, celle qui accomplit. Celui qui consent à entrer en paix. Celle qui parvient à la plénitude et s'y tient.

Et puisque c'est un participe actif, il désigne un état en cours, et non une identité acquise. C'est là un point capital et j’insiste sur ce point : dans la logique même de la langue, on cesse d'être muslim dès l'instant où l'on commet ce qui éloigne de cet état. On redevient alors, plus simplement, un croyant.

Il y a donc une hiérarchie, et elle est descendante autant qu'ascendante. Elle nous apprend qu'on ne peut pas, en tout temps et constamment, demeurer dans la plénitude.

Cela, je peux en témoigner autrement : c'est exactement ce que l'expérience enseigne. Les états d'approche de la Source ne durent pas. Ils sont des îlots. Prétendre y demeurer est déjà en être sorti.

Le croyant, ensuite : le mu'min. Racine : A, M, N. Elle dit la sécurité, la confiance, ce sur quoi l'on peut se reposer. C'est la même racine qui donne le mot par lequel tous les monothéismes ou presque terminent leur prière : amen et qui donne aussi, en arabe, le dépôt confié, la chose remise à la garde d'autrui.

Regardez la convergence : deux racines différentes, celle de l'intégrité et celle de la confiance, disent le même mouvement. Ce qui ne s'ébrèche pas, et ce sur quoi l'on peut s'appuyer.

Et enfin celui que l'on traduit par « mécréant » : le kāfir. La traduction est mauvaise, et elle a fait couler beaucoup de sang. La racine KaFaRa ne dit pas le refus de croire. Elle dit : recouvrir, enfouir, occulter. Le texte lui-même emploie le mot pour désigner le laboureur qui recouvre la semence de terre. Le kāfir n'est pas d'abord celui qui nie : c'est celui qui recouvre. Celui qui enfouit ce qui lui a été donné.

Celui qui met la lampe sous le boisseau.

Nous avons vu l'épisode précédent ce qu'était ce verre encrassé de suie, ce verre qui empêche la niche d'éclairer quoi que ce soit. Voilà le kāfir. Ce n'est pas un autre. C'est un état et nous y sommes tous entrés mille fois.

Reste une difficulté, et elle est nôtre.

Comment dire tout cela en français ?

« Soumis » ne convient pas. Nous venons de voir pourquoi. Certains ont proposé « pacifiant », mais le mot reste trop faible et surtout déplace le sens : il ne s’agit pas de pacifier quelque chose, ni d’apaiser quelqu’un. Il s’agit d’entrer soi-même dans un état d’intégrité.

Alors, puisque le français plonge ses racines dans le latin, retournons un instant vers sa propre matrice.

Salvus : sauf, sain, intact, préservé dans son intégrité.

Le voisinage sémantique avec la racine sémitique s-l-m est remarquable. De salvus et de sa famille nous viennent le salut, la sauvegarde, la salubrité, et tout un vocabulaire où demeure cette intuition première : celle de ce qui est sauvé parce qu’il est rendu ou conservé entier.

Il nous manque pourtant un mot pour désigner non le salut accompli, mais le mouvement vers cet état.

Construisons-le donc pour cette traversée et enrichissons notre vocabulaire :

la salvescence.

La salvescence serait ce mouvement par lequel un être revient vers son intégrité, se rassemble, s’apaise et entre, autant qu’il lui est possible, dans un état de plénitude.

Et appelons salvescent ou salvescente celui ou celle qui entre dans ce mouvement.
Non comme une appartenance supplémentaire à opposer aux autres.

Car nous pourrions tous être salvescents croyants ou non, juifs, chrétiens, musulmans, ou sans religion dans ces instants où quelque chose en nous cesse de lutter, cesse de se fragmenter, et retrouve une forme d’intégrité devant le réel.

Salvescent, non parce que nous posséderions la plénitude, mais parce que nous entrons en elle.

Et seulement pour un temps. Car nul être manifesté ne demeure durablement dans cette proximité parfaite avec la Source.

Car la réalité de notre monde d'émergences est celle d'une survie permanente, avec des îlots de plénitude qui ne peuvent pas persister en raison même du chaos et de la violence de cet univers.

Et la salvescence s'obtient d'abord par un consentement, puis par un effort intérieur. Jamais par une passivité.

Il y a là un paradoxe qu'il faut nommer, car il est au cœur de tout : dans les moments où l'on approche la Source, il faut bien consentir à s'abandonner. Délaisser le monde des manifestations. Faire taire l'ego.

Mais entendons la différence, elle est totale. On ne se soumet pas à la Source : on se retire de soi. Ce n'est pas une capitulation devant une puissance, c'est un désencombrement. Comment approcher autrement Celle qui n'a nul besoin de se manifester, et qui contient la plénitude de toutes choses ; comment l'approcher avec notre propre manifestation, qui n'est en fin de compte qu'une anomalie, un scindement, un éclat à peine visible et presque grotesque d'une émergence initiale, elle-même issue d'un mouvement d'écart hors de la plénitude, et soumise à la flèche du temps, à la dépréciation et à la finitude ?

On entre dans la salvescence à l'instant où l'ego se tait. Alors seulement, on peut approcher.

Ce que cet homme, dans ses longues nuits de retirement, au fond d'une grotte, au cœur d'une montagne, dans l'immensité du vide désertique, dut connaître très certainement et de manière intense.

Voilà pour l'ignorance.

Il est étrange, et il faut le dire sans indulgence, que les langues étrangères à cette grammaire n'aient presque jamais fait l'effort de transcrire le sens réel de ces mots et qu'elles les aient laissés macérer dans une enveloppe sémantique exogène, sibylline, parfois totalement étrangère à ce qu'ils portaient.

Les néophytes ont répété la formule appauvrie. Les contradicteurs l'ont adoptée sans jamais chercher. Et l'on s'est affronté, des siècles durant, sur un mot que personne n'avait ouvert.

Mais l'ignorance seule n'explique pas tout. Une ignorance se corrige : il suffit de chercher à comprendre, d’avoir un regard juste. Si celle-ci a duré, c'est qu'elle était tenue par quelque chose de plus solide qu'elle.

— III · Sortir du mépris : ce qu'une civilisation a fait de sa lumière —

Le mépris est plus difficile à retirer, car il se nourrit de faits réels.

Alors regardons les faits.

Il y a eu, pendant des siècles, une civilisation qui a éclairé une grande partie du monde connu.

Une civilisation qui, pendant que l'Europe se contractait, a traduit, conservé, augmenté l'héritage grec, persan et indien ; qui a donné à notre pensée la notion d'algorithme et le mot d'algèbre ; qui a fondé l'optique moderne en établissant, à l'encontre de mille ans d'autorité, que la vision ne procède pas de l'œil mais de la lumière qui l'atteint ; qui a produit des traités de médecine enseignés dans les universités occidentales pendant cinq siècles ; qui a bâti des bibliothèques, des observatoires, des hôpitaux publics.

Et surtout, c'est ce qui nous intéresse ici, une civilisation qui a porté une mystique superbe et originale. Des hommes et des femmes qui ont écrit, sur la dissolution de l'ego et l'approche de l'Un, des pages que je tiens pour les plus justes jamais produites par notre espèce. Ceux-là parlaient de l'extinction de soi, de l'anéantissement du moi dans ce qui le contient, de la station de celui qui subsiste après s'être perdu. Ils ont érigé toute une littérature sur ce que je tente maladroitement de décrire d'épisode en épisode, et ils l'ont fait avec huit siècles d'avance.

Ce n'est pas un détail d'histoire. C'est le cœur du sujet. Le mépris contemporain porte sur une chose dont il ignore l'existence même.

Et puis les digues ont cédé.

Elles ont cédé de l'extérieur, d'abord. Le viol outrancier des premières croisades par un occident alors obscurantiste, brutal et grossier — et rappelons ce que ces mêmes croisades ont fait à Constantinople, ville chrétienne mise à sac par des chrétiens : la brutalité n'avait pas besoin d'un infidèle pour s'exercer.

Puis, venue d'orient cette fois, la destruction de Bagdad et de ses bibliothèques par les Mongols, car il faut être exact, tout n'est pas venu de l'ouest.

Elles ont cédé de l'intérieur, ensuite, et c'est la part que les défenseurs escamotent. Une civilisation qui avait fait de l'effort d'interprétation son moteur a peu à peu tenu cet effort pour clos. Le débat s'est resserré, la lettre a mangé le sens, et la mystique — celle-là même dont je viens de parler — a été suspectée, marginalisée, parfois pourchassée par les gardiens de la norme. On a préféré la conformité à la lumière. Ce mouvement-là n'a été imposé par personne : il a été choisi, c’est un repli sur soi, une mise en hibernation voulue.

Puis vinrent les grandes colonisations. Et avec elles cette mécanique implacable : une civilisation humiliée cesse de penser et commence à se défendre. La défense devient réactionnaire, la réaction devient identité, l'identité devient dogme, et le dogme devient prison. Ce qui fut un chemin d'émancipation s'est noyé dans une tyrannie des corps et des esprits.

Aujourd'hui, il faut le constater sans complaisance : le message originel est méconnaissable là même où il a prospéré. Des consciences empêchées au nom d'une révélation qui avait supprimé les intercesseurs. Des richesses colossales accumulées au nom d'un texte qui fait de la circulation le seul usage juste de ce que l'on détient. Des pouvoirs qui gouvernent par la peur au nom d'une parole qui disait « nulle contrainte en Islâm ».

Et, plus près de nous, des mouvances disparates, nées de la pression et de l'humiliation, qui ne servent le plus souvent que la soif d'ego cherchant à se manifester aux dépens du plus grand nombre — sans jamais redonner ni sens ni hauteur à la parole qu'elles invoquent.

Voilà pourquoi le mépris trouve toujours de quoi se nourrir. Il n'a pas besoin d'inventer : il lui suffit de désigner.

Mais voyez l'opération qu'il accomplit, et qui est un tour de passe-passe.

Il prend la sclérose et l'appelle l'essence. Il prend le vernis et l'appelle la parole. Il prend l'émergence collective — cette construction accumulée par les siècles, ce que les hommes ont bâti sur le message : les empires, les codes, les orgueils, les intérêts — et il l'appelle la Source du message.

C'est exactement l'erreur que nous nous efforçons de ne jamais commettre dans cette traversée. Nous savons distinguer ce qui procède de la Source et ce que les hommes ajoutent pour persister.

Et disons-le franchement : le mépris n'est pas seulement dehors. Il est aussi dedans. Il y a un mépris de l'occident pour une civilisation qu'il ne connaît plus ; et il y a un mépris de certains héritiers pour leur propre héritage mystique, qu'ils tiennent pour suspect. Les deux mépris se répondent, et chacun donne raison à l'autre.

Aujourd'hui, il devient difficile de s'engager même vers une approche purement spirituelle de ce texte sans porter aussitôt le poids entier d'une civilisation agrégée par les siècles. Un regard juste peut encore faire la part des choses. Mais il devra la faire seul, et contre le courant.

— IV · Sortir de la peur : la fabrique du soupçon —

Voici la troisième et dernière couche. La plus récente, la plus épaisse, la plus efficace.

Elle est différente des deux précédentes, et il faut comprendre pourquoi.

L’ignorance peut se réduire par le savoir. Le mépris peut être travaillé par la justice du regard. Mais la peur, elle, ne cède pas nécessairement devant un raisonnement juste. Car elle ne commence pas par raisonner : elle protège.

Elle possède même, dans l’instant, un avantage considérable sur la pensée consciente : elle est plus rapide. Elle mobilise des mécanismes de survie infiniment plus anciens que notre éducation, nos convictions ou notre histoire personnelle. Avant que nous ayons eu le temps d’examiner une menace, la peur prépare le corps à fuir, à se figer ou à combattre.

Elle dispose de voies rapides, anciennes, capables de précéder notre jugement conscient.

Et cette peur, concernant l’islam, n’est évidemment pas née de rien.

Des actes terribles ont été commis par des hommes au nom de cette religion dont ils revendiquaient les signes et le vocabulaire. La peur produite par ces actes est donc réelle.

Mais elle a ensuite été entretenue, amplifiée, mise en images, répétée, rationalisée, jusqu’à devenir parfois une grille permanente de perception.

C’est l’opération qui suit qui doit retenir notre attention.

Par l’agissement d’un nombre limité de personne, près de deux milliards d’êtres humains deviennent, dans le regard collectif, la matière d’un soupçon permanent.

C’est ici que la peur cesse seulement de répondre à un danger.

Elle commence à fabriquer une catégorie.

Cette opération porte un nom en logique : elle consiste à faire d'une partie la nature du tout. Nous savons parfaitement éviter ce genre d’opération de l’esprit lorsqu'il s'agit de nos propres intérêts, quand elle concerne nos proches.

Car il faut nommer la politisation outrancière, qui est l'usage délibéré de cette peur.

Il existe une rentabilité de l'inquiétude. Elle est électorale, elle est médiatique, elle est désormais algorithmique. Une population inquiète est une population disponible : elle accepte ce qu'elle refuserait, elle consent à ce qu'elle contesterait, elle regarde ailleurs pendant qu'on décide. Aucune époque n'a jamais manqué de gens pour comprendre cela.

Dans un espace numérique aujourd'hui parfaitement régulé — non par les lois, mais par les flux — la guerre des récits ne peut que profiter à ceux qui détiennent les canaux de diffusion. Ce n'est pas une théorie : c'est une propriété mécanique du système. L'indignation circule plus vite que la nuance, parce qu'elle retient l'attention plus longtemps, et que l'attention est ce qui se vend. Il n'y a même pas besoin de malveillance. Il suffit de laisser la machine optimiser ce qu'on lui a demandé d'optimiser.

Le constat est déjà là, chacun peut le vérifier : dès qu’il est question de l’islam, plusieurs forces se conjuguent — intérêt, calcul, paresse intellectuelle ou simple pesanteur des flux — jusqu’à rendre presque impossible un regard assez juste pour s’en laisser éclairer, assez libre pour s’émerveiller de ses lumières.

Et ce mouvement joue en miroir. Dans les mondes de l’islam, des mécanismes comparables sont à l’œuvre : là aussi, on désigne, on soupçonne, on apprend parfois à ne regarder l’autre qu’à travers la figure de l’ennemi. Le soupçon est un commerce mondial, florissant partout.

Voici ce que la peur nous coûte réellement, au-delà de ce qu’elle nous fait subir.

Elle nous prive.

Une part immense de l’expérience spirituelle humaine — huit siècles de contemplation, les sommets d’une poésie mystique, une pensée de l’effacement de l’ego portée à une profondeur singulière — demeure inaccessible à des populations entières. Non parce qu’elle aurait disparu, mais parce que le simple fait de s’en approcher est devenu, dans certains milieux, socialement suspect.

Nous nous sommes appauvris nous-mêmes.

Et c’est ici qu’il faut dire une chose qui vaut pour chacun, croyant ou non.

Un regard gouverné par la peur ne voit plus. Nous l’avons entrevu en traversant la Lampe du corps, puis le verset de la Lumière : celui dont le verre est encrassé n’est pas privé de lampe, mais de vision. Il continue de regarder, il continue de juger ; il est même sincèrement convaincu de voir — pourtant, il ne perçoit plus qu’à travers ses propres filtres.

La peur pose sur le regard un filtre opaque, difficile à ôter : enracinée dans l’histoire biologique de l’être humain, elle mobilise en nous des mécanismes très anciens et s’éveille instinctivement dès qu’une menace, réelle ou supposée, semble peser sur notre survie.

— V · La passerelle —

L’ignorance, le mépris, la peur. Trois couches que nous avons tenté d’extraire.

Regardons ce qui apparaît dessous. Et regardons-le avec la seule question qui vaille dans cette traversée : qu'est-ce que cela change, concrètement, pour quelqu'un qui cherche à se tenir au plus près de la Source ?

Car nous ne sommes pas ici pour les religions ou les dogmes. Nous sommes ici pour chercher ce qui, dans les écrits de notre espèce, ramène vers la plénitude.

Islam, nous le savons maintenant : c’est faire advenir en soi l'état de complétude. Et l'accomplir dans les actes.

Alors demandons : par quels actes ?

Le texte lui-même a répondu, et nous les avons rencontrés dans l'épisode précédent. Ils sont trois, et ils forment un mouvement complet. Je les reprends, non plus comme des rites, mais comme ce qu'ils sont : des opérations sur l'ego.

Le rappel. Non pas se souvenir — rien en nous ne garde la mémoire de la Source. Mais maintenir orienté ce qui, au cœur du manifesté, demeure tourné vers ce qui ne manque de rien. C'est l'opération la plus simple et la plus difficile : ne pas oublier, plusieurs fois par jour, que nous ne sommes pas le centre.

Le redressement. C'est ce que dit le mot que l'on traduit par « prière », et qui dit bien davantage qu'une récitation à heures fixes. Cesser d'être un mouvement emporté dans le maelström, et s'orienter à nouveau. Cinq fois par jour dans la pratique établie — et l'on peut sourire de la contrainte, mais mesurons la mécanique : cinq interruptions quotidiennes de la course. Cinq moments où l'ego doit poser ce qu'il tient. Aucune sagesse n'a inventé de dispositif plus régulier contre la démesure.

La circulation. C'est la zakât, dont nous avons vu que la racine ne dit ni charité ni pitié, mais croissance et purification ; et la sadaqât, dont la racine dit la véracité. Prélever sur ce que l'on détient et le remettre. Empêcher la possession de se refermer. Rompre l'illusion selon laquelle accumuler serait persister davantage.

Voyez ce que ces trois gestes ont en commun.

Ce sont trois opérations sur la démesure de l'ego : ne pas s'oublier au centre, interrompre la course, ne pas retenir.

Voilà la passerelle. Elle est praticable par quiconque, aujourd'hui, quelle que soit sa tradition ou son absence de tradition.

Et voilà pourquoi ce livre nous concerne, indépendamment de tout ce que les hommes en ont fait. Parce qu'il a formulé, avec une précision que je trouve rare, la condition de l'être qui cherche la plénitude sans prétendre la posséder.

[Pause.]

Il reste toutefois un point, et il est décisif pour notre traversée.

Nous savons que la plénitude de la Source appartient à la Source. Nous savons que nul ne s'y installe, que les états d'approche ne durent pas, et que prétendre y demeurer, c'est déjà en être sorti.

Le vocabulaire que nous venons de retrouver dit exactement cela. Muslim est un participe actif : un état en cours, jamais un titre acquis. On y entre, on en sort, on y revient. C'est une condition mouvante, pas une carte d'identité.

Or c'est précisément l'inverse qui s'est produit dans l'histoire — et pas seulement dans celle-ci. Un état en cours a été figé en appartenance. Une condition intérieure est devenue une frontière extérieure. Et à partir du moment où un mot qui décrivait la posture de l'être s'est mis à désigner un camp, tout était déjà perdu.

C'est le mécanisme universel de la corruption des révélations. Il n'épargne aucune tradition. Il transforme invariablement une orientation vers la Source en émergence collective supplémentaire, qui doit désormais persister, se défendre, s'étendre — et qui prélève, transforme, dépense, comme toute émergence qui doit assurer sa propre continuité.

Ce n'est pas la Source qui produit les religions. C'est notre besoin de persister qui les transforme en institutions.

— VI · Épilogue : les persécutions et ce qu'elles préparent —

J’ai parlé d’un regard juste, dégagé des contraintes du moment et tenu hors des dogmes. Il faut maintenant parler de notre temps, puis risquer une hypothèse sur ce qui vient.

Les persécutions contemporaines, d’abord. Le mot est grave ; c’est pourquoi il exige de la rigueur. Un acte isolé, même violent, commis entre individus, ne suffit pas à constituer une persécution. Celle-ci commence lorsqu’une population désignée devient la cible de moyens coordonnés, employés par des groupes investis d’une autorité sociale, politique ou institutionnelle — parfois par l’État lui-même.

Ces persécutions sont visibles. En certains lieux, elles s’aggravent et frappent les communautés minoritaires, notamment celles enracinées depuis plusieurs générations dans les sociétés où elles vivent. Leur intensification n’est pas fatale ; elle demeure un risque. Car lorsque la haine se rationalise, emprunte le langage de la loi et reçoit la légitimité des institutions, la persécution peut devenir un dogme d’État. L’histoire rappelle la pente possible : désignation, exclusion, privation de droits, violence et, dans ses formes extrêmes, anéantissement.

Et ces persécutions disent des sociétés qui les produisent ce qu’elles peinent à entendre : une immense faiblesse morale, une absence presque totale de spiritualité, un nihilisme assumé de leur nature propre et de ce qui les entoure.

Observons le paradoxe. La mondialisation avait promis un monde organisé autour de la libre circulation des flux — un ruissellement économique indifférent aux frontières, que les différences culturelles ne ralentiraient plus. Celles-ci, disait-on, s’effaceraient dès que les intérêts globaux uniraient les destinées. Le commerce devait, à lui seul, réconcilier ce que l’histoire avait séparé.

Or la promesse ne s’est pas accomplie. Les flux ont circulé, les intérêts ont prévalu, mais les différences, loin de disparaître, sont devenues l’un des principaux combustibles de l’époque. Le système a parfaitement su faire circuler marchandises et capitaux ; il n’a pas su faire circuler le sens, la reconnaissance ou l’appartenance.

C’est cela, sa faiblesse morale. Non pas une maveillance, mais une incapacité : rien n’avait été prévu pour ce qui, chez l’être humain, ne se négocie pas — la mémoire, la dignité, le sacré, l’appartenance.

Maintenant, l'hypothèse. Je la donne pour ce qu'elle est : une hypothèse, formulée à partir d'une régularité historique.

Toutes les persécutions, ou presque, obéissent à la même courbe. Elles montent, elles culminent, elles cessent. Et lorsqu'elles cessent — lorsque les forces qui les portaient sont mises à bas — il se produit presque toujours un immense mouvement inverse. Une sympathie de masse. Une réhabilitation. Un intérêt soudain pour ce qui était hier proscrit.

Le précédent le plus net et à large échelle est celui du christianisme. Une secte marginale, persécutée, moquée, tenue pour une superstition orientale — et qui, la persécution retombée, devint en quelques générations l'émergence gagnante parmi la multitude des mouvements qui se disputaient le monde. Ce qui a triomphé, notons-le, n'était déjà plus tout à fait le message initial : c'était sa version organisée, portée par un homme de Tarse et par ses successeurs, taillée pour l'empire qu'elle allait épouser.

Rien n'interdit de penser qu'une courbe semblable se dessine.

Que de cette parole aujourd'hui affaiblie, conspuée jusque dans les régions où elle a prospéré, mise en berne par des siècles de pratiques égotiques du pouvoir et de mise sous tutelle des populations — naisse à son tour une désinence universelle. À l'échelle du numérique cette fois, puisque c'est là que se joue désormais l'adhésion des masses.

Mais si cela advient, elle ne ressemblera pas à ce qui l'a précédée.

Une nouvelle génération cherche du sens. Elle ne le cherche pas dans les mêmes objets que ses aînés. Ce qui la tient éveillée la nuit, ce n'est pas le salut individuel dans un au-delà : c'est le vivant qui s'effondre, la planète qui se dérègle, et l'absurdité d'une course aux richesses dont elle sait qu'elle n'atteindra pas la ligne d'arrivée, et qu'il n'y a d'ailleurs aucun prix, aucune victoire dans cette course, mais plutôt la destruction de cette planète.

C'est là, exactement là, qu'un nouveau canal de compréhension va s'ouvrir. Et il ne demandera pas aux textes ce que nous leur avons demandé pendant des siècles.

Un principe qui fait de la circulation, et non de l'accumulation, le seul usage juste de ce que l'on détient : ce qui circule croît, ce qui est retenu se corrompt. Voilà l'exacte réponse à la course aux richesses, formulée il y a quatorze siècles, et réduite depuis à une aumône annuelle.

Une tradition qui, en temps de guerre, interdisait d'abattre un arbre, d'empoisonner un puits, de brûler une récolte. Voilà l'intuition que le vivant n'est pas un décor, formulée mille trois cents ans avant que nous n'ayons besoin de l'appeler écologie.

Et puisque nous parlons du vivant, un mot sur ce qui est devenu, de toutes ces prescriptions, la plus visible et la plus vidée : ce que l'on nomme le halal.

Ce que ce mot exige réellement, personne ne le dit plus. Une bête vivante et saine. Abreuvée. Qui ne voit ni la lame, ni la mort d'une autre. Une lame aiguisée hors de sa vue, et assez pour que le geste soit unique. Et sur chaque bête, une parole prononcée à voix haute — car on ne peut pas prendre cette vie en silence.

Or un dispositif qui impose un regard, un geste et une parole pour chaque être abattu est arithmétiquement incompatible avec l'abattage industriel. Ce n'est pas une opinion sur la souffrance animale : c'est une contrainte de comptage. Un tel rite ne peut pas s'exécuter six cents fois par heure.

Une prescription vieille de quatorze siècles rendait donc l'élevage concentrationnaire structurellement impossible. Elle est aujourd'hui un label apposé sur des chaînes mécanisées, et délivré contre rétribution.

Ce chemin-là mérite sa propre lenteur, et il l'aura : je lui consacrerai un épisode entier. Nous y verrons que ce que notre époque redécouvre péniblement — la souffrance des bêtes, les cadences, les élevages hors-sol — avait été formulé avec une rigueur que nous n'avons pas encore atteinte.

Un texte qui appelle les êtres humains à considérer que les créatures qui volent et qui marchent forment des communautés semblables aux leurs. Voilà l'abolition de notre prééminence — celle que nous avons rappelée : nous ne possédons aucune préséance sur aucune émergence.

Une révélation qui a supprimé les intercesseurs. Voilà exactement ce que réclame une génération qui ne fait plus confiance à aucune institution.

Tout cela est là. Cela y a toujours été. Cela n'attend que d'être redéployé.

Non pas comme une religion de plus, venant s'ajouter aux émergences collectives qui se disputent la persistance — nous savons trop bien ce que cette accumulation produit. Mais comme une spiritualité pratique : quelques gestes justes, tenus dans la durée, contre la démesure de l'ego.

Ce que je pressens n'est donc pas la victoire d'une croyance sur les autres. Ce serait la répétition exacte de ce qui a corrompu toutes les révélations, y compris celle-ci.

Ce que je pressens, c'est autre chose : qu'une génération, cherchant comment habiter un monde qu'elle est en train de perdre, ira chercher dans tous les héritages ce qui répond à cette question — et qu'elle trouvera, dans celui-ci, bien plus qu'on ne lui a dit qu'il contenait.

Et qu'elle le trouvera d'autant plus sûrement qu'on aura, entre-temps, tout fait pour l'en détourner. C'est ainsi que fonctionnent les persécutions. Elles finissent toujours par désigner ce qu'elles voulaient effacer.

Epilogue —

Je reviens, pour finir, à la lampe.

Nous avons vu dans l’épisode sur le fameux verset de la Lumière qu'elle brûle d'une huile qui est près d'éclairer sans que le feu la touche. Une lumière qui ne consume rien.

C'est, disions-nous, ce qui distingue absolument la Source de tout ce qui se manifeste. Car tout ce qui persiste ici prélève : l'astre brille parce qu'il se dévore, et notre espèce n'a jamais autant consommé pour se maintenir.

Si une nouvelle compréhension doit émerger de notre siècle — et je crois qu'elle émergera, sous un nom ou sous un autre, peut-être sous aucun nom —, elle se reconnaîtra à ceci : elle ne se nourrira pas de ce qu'elle détruit.

Elle ne consumera ni les êtres, ni les terres, ni les esprits qu'elle prétend éclairer.

Ce sera là sa seule signature, et elle est infalsifiable.

Toute lumière qui exige un combustible n'est qu'une émergence de plus, qui brûlera le temps qui lui est imparti, et laissera de la suie sur le verre.

Nous pouvons désormais rouvrir ce livre, et l'entendre pour ce qu'il dit être.

« Au nom de Dieu, le Matriciant, source de toutes les matrices : Ceci n'est rien d'autre qu'un Rappel adressé aux mondes. »