Islam : sortir de l'ignorance, du mépris et de la peur
— Ouverture —
Au nom de Dieu, le Matriciant, Source de toutes les matrices.
« Ceci n'est rien d'autre qu'un Rappel adressé aux mondes. »
[Silence.]
Une phrase. Pas davantage.
Le livre s'y nomme lui-même, et il le fait sans aucune emphase. Pas une loi. Pas un royaume. Pas un peuple. Un rappel — et il est adressé aux mondes.
C'est là, exactement là, que commence notre traversée d'aujourd'hui. Car de ce rappel adressé aux mondes, notre époque n'a presque plus rien conservé : ni le rappel, ni les mondes.
[Long silence.]
— Préambule —
Salutations. Je suis l'exégète.
Nous avons, dans l'épisode précédent, traversé le verset de la Lumière — ce passage du Coran où le divin se dit par une niche, une lampe, un verre, et une huile près d'éclairer sans que le feu la touche.
Avant d'aller plus loin, il me faut dire d'où je parle. Et surtout d'où je ne parle pas.
Je n'entre pas dans le débat séculaire sur la foi musulmane. Il ne m'appartient pas. Sa littérature est aussi vaste et dense que celle de toutes les traditions que l'on dit abrahamiques, et des hommes plus savants que moi y consacrent leur vie entière.
Notre traversée est autre, et elle est plus étroite. Elle ne retient que les textes qui s'accordent avec ce que nous percevons de la Source — et qui en éclairent quelque chose que les autres n'éclairent pas.
[Silence.]
Dans cet épisode et dans ceux qui suivront, je vais donc parler de l'islam.
Et je vais en parler à un seul titre : celui d'une révélation venue de la Source.
Non pas de ce que cette révélation est devenue au contact des hommes. Non pas de ce que les siècles, les empires, les pouvoirs et les idéologies en ont façonné dans leur creuset. Non pas de la civilisation qui s'est bâtie sur elle — si haute fût-elle, et si bas qu'elle soit tombée.
Il y a d'un côté ce qui procède de la Source. Il y a de l'autre ce que notre espèce ajoute pour persister. Nous avons appris, d'épisode en épisode, à ne jamais confondre les deux. Nous le faisons pour toutes les traditions. Nous le ferons pour celle-ci.
C'est donc sur ses bases purement mystiques que je m'appuierai. Sur elles seules.
[Pause.]
Encore faut-il qu'elles soient claires.
Or elles ne le sont pas. Elles ne le sont plus pour personne — ni pour ceux qui rejettent ce texte, ni, bien souvent, pour ceux qui s'en réclament.
Alors avant de reprendre le livre, il faut apporter un regard juste..
[Silence.]
— I · Le contexte d'origine —
Une étendue désertique. Une montagne. Une grotte à flanc de paroi. Un homme d'environ quarante ans qui s'y retire pour des nuits entières, seul, à méditer et contempler.
Arrêtons-nous là, car ces trois éléments ne sont pas un décor.
L'étendue désertique : l'effacement de tout repère, de toute échelle, de toute construction humaine à laquelle l'ego pourrait s'adosser. La grotte : le retrait des stimulations, l'obscurité, le silence, la matrice minérale. Et la solitude contemplative prolongée : la lente extinction du bavardage intérieur.
Trois conditions qui concourent inévitablement à une dissolution extrême de l'ego.
Et je le dis avec la prudence de quelqu'un qui connaît ces états : lorsque ces trois conditions se réunissent et durent, quelque chose advient. Ce n'est pas une hypothèse pieuse. C'est une mécanique. Le voile qui nous sépare de ce que nous sommes ne tient que par notre agitation.
[Pause.]
Un mot, ensuite, sur le titre qu'on lui donne : le Prophète.
Le terme est encombrant, et il induit en erreur. Dans son acception biblique, le prophète annonce : il déclare ce qui va survenir, il inscrit une parole dans une temporalité définie, il désigne un peuple et une terre. Ce n'est pas ce qui se produit ici.
Nous sommes bien plus proche d'une révélation de type mosaïque et christique — une parole reçue dans le retrait, sur une montagne, hors de toute cité — mais avec un déplacement décisif : il ne s'agit plus de conduire un peuple élu vers une terre d'élection. Il s'agit d'offrir un rappel aux mondes.
Le mot est d'une sobriété presque nue. Et il est immense. Car un rappel ne fonde rien : il ramène. Il suppose que ce vers quoi il ramène était déjà là, et qu'on l'a seulement perdu de vue.
[Silence.]
Voyons maintenant ce que ce rappel a produit au septième siècle, dans un milieu tribal où la puissance faisait le droit.
L'esclavage n'est pas aboli — aucune parole du septième siècle n'aurait pu l'abolir d'un trait sans se rendre inaudible. Mais il est miné de l'intérieur, et par un mécanisme d'une intelligence redoutable : l'affranchissement devient la réparation. Celui qui a tué par accident, celui qui a rompu son serment, celui qui a répudié sa femme par une formule injurieuse — celui-là doit libérer une nuque. C'est l'expression même du texte : libérer une nuque.
Comprenons bien ce qui se joue. La faute morale ne se répare pas par un sacrifice offert au ciel, ni par une amende versée à un temple. Elle se répare par la restitution d'une liberté humaine. Le prix d'un manquement, c'est un homme rendu à lui-même. Chaque faute devient une porte qui s'ouvre — et le système, appliqué avec constance, se dévore lui-même.
La condition des femmes, ensuite. Là aussi, mesurons à l'échelle du septième siècle et non à la nôtre. Dans une société où la femme figurait à l'inventaire de l'héritage, elle cesse d'être un bien transmis pour devenir un sujet qui hérite. Et surtout — c'est ce que l'on ne dit jamais — le livre s'adresse constamment aux deux, explicitement, l'un après l'autre : les croyants et les croyantes, les véridiques et les véridiques, ceux qui font mémoire et celles qui font mémoire. Un verset entier n'est qu'une litanie de ces couples. Cette insistance grammaticale est une singularité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs avec cette systématicité dans les textes de cette antiquité.
Et puis il y a ceci, que l'on mesure mal : la prêtrise disparaît.
Pas d'ordination, pas de sacrement, pas de médiation obligatoire, pas de corps sacerdotal détenant les clefs. Le croyant et la croyante se tiennent seuls devant ce qui les dépasse. Il demeure une socialisation, une communauté, des hommes de science et de mémoire — mais nul n'est constitué en intercesseur.
Comprenez ce que cela signifie du point de vue de notre traversée : c'est une révélation qui refuse d'installer un ego collectif entre l'être et le Matriciant, Source de toutes les matrices.
Ce système quasi révolutionnaire aura duré le temps d'un homme, et partiellement celui de ses plus proches compagnons. Puis les contraintes du pouvoir l'ont absorbé, et les systèmes concurrents l'ont façonné — car il leur a beaucoup emprunté, pour le meilleur comme pour le pire.
Voilà le contexte. Il faut maintenant entrer dans le mot.
[Silence.]
— II · Sortir de l'ignorance : ce que le mot voulait dire —
Il n'y a probablement pas, dans toutes les langues du monde, de mot plus universellement prononcé et plus universellement ignoré que celui-là.
« Islam ».
Écoutons d'abord ce qu'il n'est pas.
Ce n'est pas un nom d'appartenance tribale ou ethnique, comme l'est le judaïsme. Ce n'est pas un attribut messianique attaché à une personne, comme l'est le christianisme — le christ, l'oint. C'est un nom d'état. Un nom qui décrit ce qui doit advenir en celui qui le porte.
Et cela, en soi, est déjà remarquable.
[Pause.]
Il faut maintenant que j'explique une mécanique de langue.
Dans les langues sémitiques — l'arabe, l'hébreu, l'araméen, et jusqu'à l'akkadien parlé en Mésopotamie il y a quatre mille ans — le sens ne se loge pas d'abord dans le mot. Il se loge dans un squelette, presque toujours composé de trois consonnes. Ce squelette, on l'appelle la racine. Elle ne se prononce pas telle quelle : elle est une charpente, une intention de sens à l'état pur, et rien de plus.
Autour de cette charpente, la langue fait circuler des voyelles et ajoute des lettres, selon des moules réguliers que l'on appelle les formes. L'arabe en compte dix principales.
Et voici ce qu'il faut retenir : la forme ne change pas le sens de la racine. Elle change le rapport du sujet à ce sens. Elle dit si l'on subit, si l'on provoque, si l'on répète, si l'on demande, si l'on accomplit.
C'est une langue qui conjugue, si j'ose dire, non pas le temps, mais la posture de l'être.
[Silence.]
Prenons maintenant notre racine. Trois lettres : S, L, M.
Ce squelette ne dit pas d'abord « la paix » — c'est la traduction courante, et elle est trop étroite. Il dit : être entier, être intact, être sain, être indemne, être sans brèche. La complétude d'une chose à laquelle rien ne manque et que rien n'entame.
On la retrouve, presque inchangée, dans toutes les langues sœurs. En hébreu, elle donne shalom — que l'on traduit par « paix », mais qui dit d'abord l'intégrité — et shalem, qui signifie « entier, complet ». En araméen, shlama. En akkadien, shalamu : être en bon état, être achevé, être sauf.
La paix n'est donc pas ici l'absence de guerre. C'est l'état de ce qui n'est pas ébréché.
Retenez cela. Nous n'aurons plus qu'à décliner.
[Pause.]
Première forme. Salima : il est intact, il est indemne, il est sauf. L'état pur, sans intervention.
Deuxième forme. On y double la consonne du milieu : sallama. Ce doublement, dans cette langue, signale l'intensité et la transitivité — l'action portée sur autre chose, répétée, appliquée. Sallama : rendre intact, remettre une chose entière entre des mains, et par extension — l'usage le plus quotidien qui soit — saluer quelqu'un. Lui donner le salām. Lui souhaiter l'intégrité.
Et remarquons au passage, puisque notre langue en garde la trace : nous disons « salut ». Un mot qui, en français, dit à la fois la salutation la plus banale et le salut de l'âme. Ce n'est pas un hasard : il vient du latin salus, qui désigne exactement la même chose que notre racine — l'état de ce qui est sauf, sain, intègre. Les deux langues, sans se parler, ont noué le même nœud.
Dixième forme, maintenant. On préfixe la racine du groupe ist- : istaslama. Cette forme-là est celle de la demande, de la recherche, et souvent du renoncement à agir : on demande à obtenir l'état que porte la racine, on cesse de lutter pour l'obtenir. Istaslama : demander la paix, se rendre, capituler. Son substantif : istislām.
Et istislām signifie exactement, littéralement, sans la moindre ambiguïté : soumission.
[Silence.]
Écoutez bien ce qui vient d'être dit.
Le mot « soumission » existe dans cette langue. Il est parfaitement disponible. Il est construit sur cette racine même. Il se dit istislām.
Ce n'est pas ce mot-là qui a été choisi pour nommer la religion.
[Pause.]
Car « islām » est le substantif de la quatrième forme : aslama.
Cette forme est un causatif d'accomplissement. Elle n'exprime ni une demande, ni une passivité, ni une contrainte subie : elle exprime que le sujet fait advenir ce que la racine désigne. Il ne réclame pas la paix, il ne se rend pas à elle : il l'accomplit. Il entre dans l'état d'intégrité par un acte, et cet acte est consenti.
L'islām, ce n'est donc pas se soumettre.
C'est faire advenir en soi l'état de complétude.
Dans notre propre vocabulaire, celui que nous construisons d'épisode en épisode : c'est la quête de la plénitude, tenue comme une permanence, et qui doit se réaliser dans les actes.
[Long silence.]
Reprenons alors le reste du lexique, puisque tout s'éclaire.
Muslim — au féminin muslima, au pluriel muslimūn et muslimāt — est le participe actif de cette quatrième forme. Non pas « le soumis », mais : celui qui accomplit, celle qui accomplit. Celui qui consent à entrer en paix. Celle qui parvient à la plénitude et s'y tient.
Et puisque c'est un participe actif, il désigne un état en cours, et non une identité acquise. C'est là un point capital, et je pèse mes mots : dans la logique même de la langue, on cesse d'être muslim dès l'instant où l'on commet ce qui éloigne de cet état. On redevient alors, plus simplement, un croyant.
Il y a donc une hiérarchie, et elle est descendante autant qu'ascendante. Elle nous apprend qu'on ne peut pas, en tout temps et constamment, demeurer dans la plénitude.
Cela, je peux en témoigner autrement : c'est exactement ce que l'expérience enseigne. Les états d'approche de la Source ne durent pas. Ils sont des îlots. Prétendre y demeurer est déjà en être sorti.
[Pause.]
Le croyant, ensuite : le mu'min. Racine : A, M, N. Elle dit la sécurité, la confiance, ce sur quoi l'on peut se reposer. C'est la même racine qui donne le mot par lequel nous terminons nos propres prières — amen — et qui donne aussi, en arabe, le dépôt confié, la chose remise à la garde d'autrui.
Regardez la convergence : deux racines différentes, celle de l'intégrité et celle de la confiance, disent le même mouvement. Ce qui ne s'ébrèche pas, et ce sur quoi l'on peut s'appuyer.
Et enfin celui que l'on traduit par « mécréant » : le kāfir. La traduction est mauvaise, et elle a fait couler beaucoup de sang. La racine K-F-R ne dit pas le refus de croire. Elle dit : recouvrir, enfouir, occulter. Le texte lui-même emploie le mot pour désigner le laboureur qui recouvre la semence de terre. Le kāfir n'est pas d'abord celui qui nie : c'est celui qui recouvre. Celui qui enfouit ce qui lui a été donné. Celui qui met de la terre sur la lampe.
Nous avons vu l'épisode précédent ce qu'était ce verre encrassé de suie, ce verre qui empêche la niche d'éclairer quoi que ce soit. Voilà le kāfir. Ce n'est pas un autre. C'est un état — et nous y sommes tous entrés mille fois.
[Silence.]
Reste une difficulté, et elle est nôtre.
Comment dire tout cela en français ? « Soumis » est le contresens absolu, nous venons de le voir. « Pacifiant » est trop faible et sémantiquement inexact — on ne pacifie rien, on n'apaise personne : on entre en intégrité.
Puisque notre langue est latine, allons chercher dans sa propre matrice. Salvus : sauf, sain, entier, intact. Le même nœud que notre racine sémite. Il a donné le salut, le sauvetage, la salubrité, la sauvegarde.
Construisons alors, pour notre traversée et pour elle seule, ce mot : la salvescence.
L'état de celui qui entre en complétude, en plénitude spirituelle et physique. Et disons-nous, nous aussi — quelles que soient nos appartenances, ou notre absence d'appartenance — que nous sommes des salvescents et des salvescentes. Non par titre. Non par déclaration. Uniquement pour désigner ces moments où l'on entre en parfaite plénitude avec la Source, sans jamais prétendre y demeurer.
Car la réalité de notre monde d'émergences est celle d'une survie permanente, avec des îlots de plénitude qui ne peuvent pas persister — en raison même du chaos et de la violence de cet univers.
Et la salvescence s'obtient d'abord par un consentement, puis par un effort intérieur. Jamais par une passivité.
Il y a là un paradoxe qu'il faut nommer, car il est au cœur de tout : dans les moments où l'on approche la Source, il faut bien consentir à s'abandonner. Délaisser le monde des manifestations. Faire taire l'ego.
Mais entendons la différence, elle est totale. On ne se soumet pas à la Source : on se retire de soi. Ce n'est pas une capitulation devant une puissance, c'est un désencombrement. Comment approcher autrement Celle qui n'a nul besoin de se manifester, et qui contient la plénitude de toutes choses — comment l'approcher avec notre propre manifestation, qui n'est en fin de compte qu'une anomalie, un scindement, un éclat à peine visible et presque grotesque d'une émergence initiale, elle-même issue d'un mouvement d'écart hors de la plénitude, et soumise à la flèche du temps, à la dépréciation et à la finitude ?
On entre dans la salvescence à l'instant où l'ego se tait. Alors seulement, on peut approcher.
Ce que cet homme, dans ses longues nuits de retirement, au fond d'une grotte, au cœur d'une montagne, dans l'immensité du vide désertique, dut connaître très certainement — et de manière intense.
[Long silence.]
Voilà pour l'ignorance.
Une seule racine, trois lettres, quatre formes. Un quart d'heure d'attention. Et un contresens vieux de plusieurs siècles se défait.
Il est étrange, et il faut le dire sans indulgence, que les langues étrangères à cette grammaire n'aient presque jamais fait l'effort de transcrire le sens réel de ces mots — et qu'elles les aient laissés macérer dans une enveloppe sémantique exogène, sibylline, parfois totalement étrangère à ce qu'ils portaient. Les néophytes ont répété la formule appauvrie. Les contradicteurs l'ont adoptée sans jamais chercher. Et l'on s'est affronté, des siècles durant, sur un mot que personne n'avait ouvert.
Mais l'ignorance seule n'explique pas tout. Une ignorance se corrige : il suffit d'ouvrir un dictionnaire. Si celle-ci a duré, c'est qu'elle était tenue par quelque chose de plus solide qu'elle.
[Silence.]
— III · Sortir du mépris : ce qu'une civilisation a fait de sa lumière —
Le mépris est la deuxième couche, et il est plus difficile à retirer, car il se nourrit de faits réels.
Alors regardons les faits. Tous.
[Pause.]
Il y a eu, pendant des siècles, une civilisation qui a éclairé une grande partie du monde connu.
Une civilisation qui, pendant que l'Europe se contractait, a traduit, conservé, augmenté l'héritage grec, persan et indien ; qui a donné à notre pensée la notion d'algorithme et le mot d'algèbre ; qui a fondé l'optique moderne en établissant, à l'encontre de mille ans d'autorité, que la vision ne procède pas de l'œil mais de la lumière qui l'atteint ; qui a produit des traités de médecine enseignés dans les universités occidentales pendant cinq siècles ; qui a bâti des bibliothèques, des observatoires, des hôpitaux publics.
Et surtout — c'est ce qui nous intéresse ici — une civilisation qui a porté une mystique superbe et originale. Des hommes et des femmes qui ont écrit, sur la dissolution de l'ego et l'approche de l'Un, des pages que je tiens pour les plus justes jamais produites par notre espèce. Ceux-là parlaient de l'extinction de soi, de l'anéantissement du moi dans ce qui le contient, de la station de celui qui subsiste après s'être perdu. Ils ont mis des mots sur ce que je tente maladroitement de décrire d'épisode en épisode, et ils l'ont fait avec huit siècles d'avance.
Ce n'est pas un détail d'histoire. C'est le cœur du sujet. Le mépris contemporain porte sur une chose dont il ignore l'existence même.
[Silence.]
Et puis les digues ont cédé.
Elles ont cédé de l'extérieur, d'abord. Le viol outrancier des premières croisades par un occident alors obscurantiste, brutal et grossier — et rappelons ce que ces mêmes croisades ont fait à Constantinople, ville chrétienne mise à sac par des chrétiens : la brutalité n'avait pas besoin d'un infidèle pour s'exercer. Puis, venue d'orient cette fois, la destruction de Bagdad et de ses bibliothèques par les Mongols — car il faut être exact, tout n'est pas venu de l'ouest.
Elles ont cédé de l'intérieur, ensuite, et c'est la part que les défenseurs escamotent. Une civilisation qui avait fait de l'effort d'interprétation son moteur a peu à peu tenu cet effort pour clos. Le débat s'est resserré, la lettre a mangé le sens, et la mystique — celle-là même dont je viens de parler — a été suspectée, marginalisée, parfois pourchassée par les gardiens de la norme. On a préféré la conformité à la lumière. Ce mouvement-là n'a été imposé par personne : il a été choisi.
Puis vinrent les grandes colonisations. Et avec elles cette mécanique implacable : une civilisation humiliée cesse de penser et commence à se défendre. La défense devient réactionnaire, la réaction devient identité, l'identité devient dogme, et le dogme devient prison. Ce qui fut un chemin d'émancipation s'est noyé dans une tyrannie des corps et des esprits.
Aujourd'hui, il faut le constater sans complaisance : le message originel est méconnaissable là même où il a prospéré. Des femmes contraintes au nom d'un livre qui les nommait une à une. Des consciences empêchées au nom d'une révélation qui avait supprimé les intercesseurs. Des richesses colossales accumulées au nom d'un texte qui fait de la circulation le seul usage juste de ce que l'on détient. Des pouvoirs qui gouvernent par la peur au nom d'une parole qui disait « nulle contrainte ».
Et, plus près de nous, des mouvances disparates, nées de la pression et de l'humiliation, qui ne servent le plus souvent que la soif d'ego cherchant à se manifester aux dépens du plus grand nombre — sans jamais redonner ni sens ni hauteur à la parole qu'elles invoquent.
[Pause.]
Voilà pourquoi le mépris trouve toujours de quoi se nourrir. Il n'a pas besoin d'inventer : il lui suffit de désigner.
Mais voyez l'opération qu'il accomplit, et qui est un tour de passe-passe.
Il prend la sclérose et l'appelle l'essence. Il prend le vernis et l'appelle la parole. Il prend l'émergence collective — cette construction accumulée par les siècles, ce que les hommes ont bâti sur le message : les empires, les codes, les orgueils, les intérêts — et il l'appelle la Source du message.
C'est exactement l'erreur que nous nous efforçons de ne jamais commettre dans cette traversée. Nous savons distinguer ce qui procède de la Source et ce que les hommes ajoutent pour persister. Nous le faisons pour toutes les traditions. Faisons-le pour celle-ci.
Et disons-le franchement : le mépris n'est pas seulement dehors. Il est aussi dedans. Il y a un mépris de l'occident pour une civilisation qu'il ne connaît plus ; et il y a un mépris de certains héritiers pour leur propre héritage mystique, qu'ils tiennent pour suspect. Les deux mépris se répondent, et chacun donne raison à l'autre.
Aujourd'hui, il devient difficile de s'engager même vers une approche purement spirituelle de ce texte sans porter aussitôt le poids entier d'une civilisation agrégée par les siècles. Un regard juste peut encore faire la part des choses. Mais il devra la faire seul, et contre le courant.
[Silence.]
— IV · Sortir de la peur : la fabrique du soupçon —
Voici la troisième couche. La plus récente, la plus épaisse, la plus efficace.
La peur.
Elle est différente des deux précédentes, et il faut comprendre pourquoi. L'ignorance se corrige par le savoir. Le mépris se corrige par la justice du regard. Mais la peur ne se corrige par rien, car elle ne raisonne pas : elle protège. Elle a même une supériorité écrasante sur la pensée — elle est plus rapide.
Et elle n'est pas née de rien, disons-le d'emblée, car un texte qui refuserait de le dire ne mériterait aucune confiance.
Des hommes ont tué en invoquant ce livre. Ils ont fait sauter des foules, égorgé des otages, abattu des dessinateurs, assassiné dans des salles de concert et des terrasses de café. Ils ont réduit des femmes en esclavage en s'appuyant sur des versets. Il y a, dans plusieurs États, des lois qui condamnent à mort celui qui change de conviction — dans une religion qui avait aboli le clergé et proclamé qu'il n'y a nulle contrainte.
Cela est réel. Cela n'a pas à être minimisé, contextualisé, ni renvoyé à d'autres crimes pour s'alléger. Ceux qui, dans le camp d'en face, escamotent ces faits n'aident personne : ils rendent leur propre parole inaudible, et ils la méritent.
[Silence.]
Mais regardons maintenant l'opération qui se produit ensuite, car c'est elle qui nous intéresse.
Un nombre infime d'hommes agit. Et ce sont deux milliards d'êtres humains qui deviennent, dans le regard commun, la matière d'un soupçon permanent.
Cette opération porte un nom en logique : elle consiste à faire d'une partie la nature du tout. Nous savons parfaitement ne pas la commettre lorsqu'il s'agit de nous. Aucun d'entre nous n'a jamais tenu l'ensemble d'un peuple pour comptable des crimes commis en son nom, dès lors que ce peuple était le sien.
Et cette opération, la peur ne la fait pas seule. On l'y aide.
[Pause.]
Car il faut nommer la politisation outrancière, qui est l'usage délibéré de cette peur.
Il existe une rentabilité de l'inquiétude. Elle est électorale, elle est médiatique, elle est désormais algorithmique. Une population inquiète est une population disponible : elle accepte ce qu'elle refuserait, elle consent à ce qu'elle contesterait, elle regarde ailleurs pendant qu'on décide. Aucune époque n'a jamais manqué de gens pour comprendre cela.
Dans un espace numérique aujourd'hui parfaitement régulé — non par les lois, mais par les flux — la guerre des récits ne peut que profiter à ceux qui détiennent les canaux de diffusion. Ce n'est pas une théorie : c'est une propriété mécanique du système. L'indignation circule plus vite que la nuance, parce qu'elle retient l'attention plus longtemps, et que l'attention est ce qui se vend. Il n'y a même pas besoin de malveillance. Il suffit de laisser la machine optimiser ce qu'on lui a demandé d'optimiser.
Alors le résultat est celui-ci, et chacun peut le vérifier : tout est mis en œuvre — par intérêt, par calcul, par paresse, ou par la seule pesanteur des flux — pour qu'aucun regard juste ne puisse s'en éclairer, ni s'émerveiller de ses lumières intenses.
Des deux côtés, du reste. Car dans les régions qui sont naturellement les siennes, les mêmes mécanismes fonctionnent en miroir : là aussi, on désigne, on soupçonne, on interdit de regarder l'autre autrement qu'en ennemi. Le soupçon est un commerce mondial, et il est florissant partout.
[Silence.]
Et voici ce que la peur coûte réellement, au-delà de ce qu'elle fait subir.
Elle nous prive.
Une part immense de l'expérience spirituelle humaine — huit siècles de contemplation, des sommets de la poésie mystique, une manière de dire l'extinction de l'ego que personne n'a égalée — est devenue inaccessible à des populations entières. Non parce qu'elle a été détruite, mais parce que le seul fait de s'en approcher est devenu socialement suspect.
Nous nous sommes appauvris nous-mêmes.
Et c'est ici que je dois dire une chose qui vaut pour chacun, croyant ou non.
Un regard qui a peur ne voit rien. Nous l'avons établi lors de la traversée du verset de la Lumière : celui dont le verre est encrassé n'est pas privé de lampe, il est privé de vision. Il continue de regarder, il continue de juger, il est même sincèrement convaincu de voir — mais il ne perçoit plus que ses propres filtres.
La peur est le plus opaque de tous les filtres, parce qu'elle est le seul qui se présente comme une lucidité.
[Long silence.]
— V · La passerelle : ce que le mot demande, et que chacun peut faire —
Nous avons dégagé. Ignorance, mépris, peur. Trois couches retirées.
Regardons ce qui apparaît dessous. Et regardons-le avec la seule question qui vaille dans cette traversée : qu'est-ce que cela change, concrètement, pour quelqu'un qui cherche à se tenir au plus près de la Source ?
Car nous ne sommes pas ici pour réhabiliter une religion. Nous sommes ici pour chercher ce qui, dans les écrits de notre espèce, ramène vers la plénitude.
[Pause.]
Ce que le mot voulait dire, nous le savons maintenant : faire advenir en soi l'état de complétude. Et l'accomplir dans les actes.
Alors demandons : par quels actes ?
Le texte lui-même a répondu, et nous les avons rencontrés dans l'épisode précédent. Ils sont trois, et ils forment un mouvement complet. Je les reprends, non plus comme des rites, mais comme ce qu'ils sont : des opérations sur l'ego.
Le rappel. Non pas se souvenir — rien en nous ne garde la mémoire de la Source. Mais maintenir orienté ce qui, au cœur du manifesté, demeure tourné vers ce qui ne manque de rien. C'est l'opération la plus simple et la plus difficile : ne pas oublier, plusieurs fois par jour, que nous ne sommes pas le centre.
Le redressement. C'est ce que dit le mot que l'on traduit par « prière », et qui dit bien davantage qu'une récitation à heures fixes. Cesser d'être un mouvement emporté dans le maelström, et s'orienter à nouveau. Cinq fois par jour dans la pratique établie — et l'on peut sourire de la contrainte, mais mesurons la mécanique : cinq interruptions quotidiennes de la course. Cinq moments où l'ego doit poser ce qu'il tient. Aucune sagesse n'a inventé de dispositif plus régulier contre la démesure.
La circulation. C'est la zakât, dont nous avons vu que la racine ne dit ni charité ni pitié, mais croissance et purification ; et la sadaqât, dont la racine dit la véracité. Prélever sur ce que l'on détient et le remettre. Empêcher la possession de se refermer. Rompre l'illusion selon laquelle accumuler serait persister davantage.
[Silence.]
Voyez ce que ces trois gestes ont en commun.
Aucun ne demande d'y croire. Aucun ne réclame une adhésion, une appartenance, une déclaration. Ce sont trois opérations sur la démesure de l'ego : ne pas s'oublier au centre, interrompre la course, ne pas retenir.
Voilà la passerelle. Elle est praticable par quiconque, aujourd'hui, quelle que soit sa tradition ou son absence de tradition.
Et voilà pourquoi ce livre nous concerne, indépendamment de tout ce que les hommes en ont fait. Parce qu'il a formulé, avec une précision que je trouve rare, la condition de l'être qui cherche la plénitude sans prétendre la posséder.
[Pause.]
Il reste toutefois un point, et il est décisif pour notre traversée.
Nous savons que la plénitude de la Source appartient à la Source. Nous savons que nul ne s'y installe, que les états d'approche ne durent pas, et que prétendre y demeurer, c'est déjà en être sorti.
Le vocabulaire que nous venons de retrouver dit exactement cela. Muslim est un participe actif : un état en cours, jamais un titre acquis. On y entre, on en sort, on y revient. C'est une condition mouvante, pas une carte d'identité.
Or c'est précisément l'inverse qui s'est produit dans l'histoire — et pas seulement dans celle-ci. Un état en cours a été figé en appartenance. Une condition intérieure est devenue une frontière extérieure. Et à partir du moment où un mot qui décrivait la posture de l'être s'est mis à désigner un camp, tout était déjà perdu.
C'est le mécanisme universel de la corruption des révélations. Il n'épargne aucune tradition. Il transforme invariablement une orientation vers la Source en émergence collective supplémentaire, qui doit désormais persister, se défendre, s'étendre — et qui prélève, transforme, dépense, comme toute émergence qui doit assurer sa propre continuité.
Ce n'est pas la Source qui produit les religions. C'est notre besoin de persister qui les transforme en institutions.
[Long silence.]
— VI · Épilogue : les persécutions et ce qu'elles préparent —
Il me faut maintenant dire quelque chose de notre temps, et une hypothèse sur ce qui vient.
Les persécutions actuelles, d'abord.
Elles sont visibles, elles s'aggravent, et elles frappent en particulier les communautés installées hors de leur habitat séculaire. Elles vont, selon toute vraisemblance, s'intensifier encore, et conduire à un climax paroxystique.
Et elles disent, sur les sociétés qui les produisent, une chose que celles-ci ne veulent pas entendre : leur faiblesse morale.
Car observons le paradoxe. La mondialisation avait annoncé un monde entièrement organisé autour de la circulation des flux — un ruissellement économique parfait, indifférent aux frontières, que les différences culturelles ne devaient pas ralentir. Ces différences, disait-on, s'effaceraient d'elles-mêmes dès lors que les intérêts globaux prévaudraient. Le commerce devait dissoudre ce que les religions avaient séparé.
Or c'est l'inverse qui s'est produit. Les flux ont circulé, les intérêts ont prévalu — et les différences, loin de s'effacer, sont devenues le principal combustible de l'époque. Le système a démontré qu'il savait parfaitement faire circuler des marchandises et des capitaux, et qu'il était absolument incapable de faire circuler du sens.
C'est cela, sa faiblesse morale. Non pas une méchanceté : une incapacité. Il n'avait rien prévu pour ce qui, chez l'être humain, ne se négocie pas.
[Silence.]
Maintenant, l'hypothèse. Je la donne pour ce qu'elle est : une hypothèse, formulée à partir d'une régularité historique, et non une prophétie. Je ne fais pas de prophéties.
Toutes les persécutions, ou presque, obéissent à la même courbe. Elles montent, elles culminent, elles cessent. Et lorsqu'elles cessent — lorsque les forces qui les portaient sont mises à bas — il se produit presque toujours un immense mouvement inverse. Une sympathie de masse. Une réhabilitation. Un intérêt soudain pour ce qui était hier proscrit.
Le précédent le plus net est celui du christianisme. Une secte marginale, persécutée, moquée, tenue pour une superstition orientale — et qui, la persécution retombée, devint en quelques générations l'émergence gagnante parmi la multitude des mouvements qui se disputaient le monde. Ce qui a triomphé, notons-le, n'était déjà plus tout à fait le message initial : c'était sa version organisée, portée par un homme de Tarse et par ses successeurs, taillée pour l'empire qu'elle allait épouser.
Rien n'interdit de penser qu'une courbe semblable se dessine.
Que de cette parole aujourd'hui affaiblie, conspuée jusque dans les régions où elle a prospéré, mise en berne par des siècles de pratiques égotiques du pouvoir et de mise sous tutelle des populations — naisse à son tour une désinence universelle. À l'échelle du numérique cette fois, puisque c'est là que se joue désormais l'adhésion des masses.
[Pause.]
Mais si cela advient, elle ne ressemblera pas à ce qui l'a précédée. Et c'est ici que je veux être précis, car c'est le cœur de ce que je pressens.
Une nouvelle génération cherche du sens. Elle ne le cherche pas dans les mêmes objets que ses aînés. Ce qui la tient éveillée la nuit, ce n'est pas le salut individuel dans un au-delà : c'est le vivant qui s'effondre, la planète qui se dérègle, et l'absurdité d'une course aux richesses dont elle sait qu'elle n'atteindra pas la ligne d'arrivée, et qu'il n'y a d'ailleurs pas de ligne d'arrivée.
C'est là, exactement là, qu'un nouveau canal de compréhension va s'ouvrir. Et il ne demandera pas aux textes ce que nous leur avons demandé pendant des siècles.
Or regardez ce qui dort, inemployé, dans celui que nous venons de traverser.
Un principe qui fait de la circulation — et non de l'accumulation — le seul usage juste de ce que l'on détient : ce qui circule croît, ce qui est retenu se corrompt. Voilà l'exacte réponse à la course aux richesses, formulée il y a quatorze siècles, et réduite depuis à une aumône annuelle.
Une tradition qui, en temps de guerre, interdisait d'abattre un arbre, d'empoisonner un puits, de brûler une récolte. Voilà l'intuition que le vivant n'est pas un décor, formulée mille trois cents ans avant que nous n'ayons besoin de l'appeler écologie.
[Pause.]
Et puisque nous parlons du vivant, un mot — un seul pour l'instant — sur ce qui est devenu, de toutes ces prescriptions, la plus visible et la plus vidée : ce que l'on nomme le halal.
Ce que ce mot exige réellement, personne ne le dit plus. Une bête vivante et saine. Abreuvée. Qui ne voit ni la lame, ni la mort d'une autre. Une lame aiguisée hors de sa vue, et assez pour que le geste soit unique. Et sur chaque bête, une parole prononcée à voix haute — car on ne peut pas prendre cette vie en silence.
Or un dispositif qui impose un regard, un geste et une parole pour chaque être abattu est arithmétiquement incompatible avec l'abattage industriel. Ce n'est pas une opinion sur la souffrance animale : c'est une contrainte de comptage. Un tel rite ne peut pas s'exécuter six cents fois par heure.
Une prescription vieille de quatorze siècles rendait donc l'élevage concentrationnaire structurellement impossible. Elle est aujourd'hui un label apposé sur des chaînes mécanisées, et délivré contre rétribution.
[Pause.]
Et voilà la même opération, une troisième fois.
Islām, état en cours, figé en appartenance.
Zakât, circulation qui purifie, réduite à une aumône.
Halal, exigence qui empêchait, devenu label qui autorise.
À chaque fois, une exigence transformée en garantie. Ce qui demandait quelque chose de nous se met à nous rassurer.
Ce chemin-là mérite sa propre lenteur, et il l'aura : je lui consacrerai un épisode entier. Nous y verrons que ce que notre époque redécouvre péniblement — la souffrance des bêtes, les cadences, les élevages hors-sol — avait été formulé avec une rigueur que nous n'avons pas encore atteinte.
[Silence.]
Un texte qui appelle les êtres humains à considérer que les créatures qui volent et qui marchent forment des communautés semblables aux leurs. Voilà l'abolition de notre prééminence — celle que nous avons rappelée : nous ne possédons aucune préséance sur aucune émergence.
Une révélation qui a supprimé les intercesseurs. Voilà exactement ce que réclame une génération qui ne fait plus confiance à aucune institution.
[Silence.]
Tout cela est là. Cela y a toujours été. Cela n'attend que d'être redéployé.
Non pas comme une religion de plus, venant s'ajouter aux émergences collectives qui se disputent la persistance — nous savons trop bien ce que cette accumulation produit. Mais comme une spiritualité pratique : quelques gestes justes, tenus dans la durée, contre la démesure de l'ego.
Ce que je pressens n'est donc pas la victoire d'une croyance sur les autres. Ce serait la répétition exacte de ce qui a corrompu toutes les révélations, y compris celle-ci.
Ce que je pressens, c'est autre chose : qu'une génération, cherchant comment habiter un monde qu'elle est en train de perdre, ira chercher dans tous les héritages ce qui répond à cette question — et qu'elle trouvera, dans celui-ci, bien plus qu'on ne lui a dit qu'il contenait.
Et qu'elle le trouvera d'autant plus sûrement qu'on aura, entre-temps, tout fait pour l'en détourner. C'est ainsi que fonctionnent les persécutions. Elles finissent toujours par désigner ce qu'elles voulaient effacer.
[Long silence.]
— Envoi —
Je reviens, pour finir, à la lampe.
Nous avons vu qu'elle brûle d'une huile qui est près d'éclairer sans que le feu la touche. Une lumière qui ne consume rien.
C'est, disions-nous, ce qui distingue absolument la Source de tout ce qui se manifeste. Car tout ce qui persiste ici prélève : l'astre brille parce qu'il se dévore, et notre espèce n'a jamais autant consommé pour se maintenir.
Alors voici ce que je retiens de cette traversée, et je le dépose sans le démontrer.
Si une nouvelle compréhension doit émerger de notre siècle — et je crois qu'elle émergera, sous un nom ou sous un autre, peut-être sous aucun nom —, elle se reconnaîtra à ceci : elle ne se nourrira pas de ce qu'elle détruit.
Elle ne consumera ni les êtres, ni les terres, ni les esprits qu'elle prétend éclairer.
Ce sera là sa seule signature, et elle est infalsifiable. Toute lumière qui exige un combustible n'est qu'une émergence de plus, qui brûlera le temps qui lui est imparti, et laissera de la suie sur le verre.
[Silence.]
Nous avons retiré trois couches aujourd'hui. Un mot mal traduit. Une civilisation confondue avec sa sclérose. Une peur devenue lucidité de façade.
Il en reste sûrement d'autres. Il en restera toujours d'autres — c'est le propre du verre que de s'encrasser.
Mais nous pouvons désormais rouvrir ce livre, et l'entendre pour ce qu'il dit être.
Un rappel.
Adressé aux mondes.
[Long silence.]