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HORS CYCLE — Exégèse d’une infamie

Préambule

Exceptionnellement, je m’aventure hors du cycle des exégèses littéraires que j’ai ouvert sur cette chaîne naissante. Hors cycle, donc : je m’écarte des traversées exégétiques habituelles.

Mes expériences de dissolution de l’ego m’ont rapproché plus que jamais du vivant et du monde sensible qui m’entoure, des détresses que je perçois dans les milieux naturels que je fréquente, bousculés par un dérèglement si fulgurant que la plupart des espèces n’ont pas le temps de l’assimiler. Mais la situation intérieure du pays où je vis — après une expatriation de plusieurs décennies — ne me laisse pas indifférent. Bien au contraire.

Comme je l’ai souvent laissé entendre, dans les vidéos comme dans les épisodes réservés aux abonnés du Sanctuaire, revient sans cesse cette idée d’un regard juste. Ce n’est pas un hasard si j’ai ouvert le premier cycle par le passage de la lampe du corps, attribué au maître de Galilée, Jésus le Nazoréen.1

Le regard juste se débarrasse des filtres accumulés. Il tente de laisser pénétrer la lumière — autrement dit l’intelligibilité du Logos, celle qui permet d’observer les choses telles qu’elles sont réellement.

La dissolution de l’ego permet souvent cela. Jusqu’à atteindre, parfois, ce que nous nommons la Source. La Source, où se tient en son sein la plénitude.

La plénitude, ce n’est pas ce qui agite aujourd’hui l’espace politique. Cet espace demeure pourtant décisif dans nos vies, même si nous avons depuis longtemps renoncé à nous intéresser à ceux qui nous gouvernent — par lassitude, par frustration, par dégoût, par colère, et bien souvent tout cela à la fois.

Nous allons parler de ce qui inquiète en ce moment une part de nos compatriotes de confession musulmane. Et comprendre, par un regard juste et éclairé, le sujet de cette angoisse.

Chapitre premier — Technicité et laïcité

Le 31 août 2026, un cadre du parti donné favori pour la prochaine élection présidentielle est venu confirmer, sur un plateau, que l’interdiction du voile figurerait bel et bien au programme de 2027.2 Interdiction dans l’espace public. Assortie d’une amende. Et, puisque le Conseil constitutionnel censurerait une loi ordinaire, on annonce déjà le véhicule de contournement : le référendum. On brandit même le sondage — « 60 à 70 % des Français », dit-on — comme s’il s’agissait là d’un argument de droit.

Ce n’est donc plus une hypothèse. C’est un programme.

Il a beaucoup été question, dans les débats, de palabrer sur les possibilités et les impossibilités techniques. Je veux régler ce débat tout de suite, parce qu’il n’est pas pertinent.

Oui, les obstacles existent, et ils sont sérieux. La liberté de conscience et la liberté de manifester sa religion sont protégées par la Déclaration de 1789 et par la Constitution. La Cour européenne des droits de l’homme, quand elle a validé en 2014 la loi française sur la dissimulation du visage, a pris soin de préciser qu’elle validait une interdiction du masque, non une interdiction du signe religieux : le fondement retenu était le visage découvert, condition du « vivre ensemble », et rien d’autre.3 Et quatre ans plus tard, le Comité des droits de l’homme des Nations unies, lui, a constaté que la France avait violé le Pacte international relatif aux droits civils et politiques en condamnant deux femmes pour le port du voile intégral.4 Quant au référendum, il n’échappe au juge constitutionnel que parce que celui-ci, depuis une décision de 1962, se déclare incompétent pour contrôler une loi adoptée par le peuple.5 Autrement dit : le référendum n’est pas invoqué ici comme un progrès démocratique. Il est invoqué comme une porte de service.

Ce genre de détail technique ne devrait même pas être posé. Parce que l’histoire nous enseigne une chose simple et glaçante. Dès qu’un système politique de type autoritaire s’installe, quelle que soit son obédience, il se révèle plus performant qu’une véritable démocratie pour une seule chose : fabriquer des lois. Les verrous juridiques sont d’excellents verrous. Ils n’ont jamais tenu contre une volonté déterminée. Ils tiennent contre l’hésitation, jamais contre la décision.

Ensuite, il est toujours question de la laïcité. Puisque ce débat a été longtemps médiatisé, orienté par certaines élites, et confusément compris par la majorité des citoyens, il convient de rappeler ce qu’elle est.

La laïcité n’est pas l’interdiction de la pratique religieuse dans l’espace public. Elle est la neutralité des institutions publiques à l’égard de toutes les religions, garantissant la liberté de conscience de chaque membre de la communauté nationale. La loi de 1905 le dit en deux articles : la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes ; la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.6 La contrainte pèse sur l’État. Pas sur le citoyen.

Pour faire clair. Si vous venez en mairie assister à un débat, interroger vos élus, vous pouvez vous présenter portant un signe religieux ostensible, ou n’en portant aucun. C’est votre droit. L’élu, lui — et cela vaut pour l’ensemble des agents publics dans l’exercice de leurs fonctions — ne devra en aucun cas afficher sa préférence, ni son mépris, à l’égard d’une religion. Voilà, pour faire court, la définition exacte de la laïcité et son interprétation pratique. Un candidat peut afficher sa foi en campagne ; une fois élu, dans l’exercice de sa charge, il représente tous les Français, y compris ceux qui ne croient pas et ceux qui croient autrement.

Ce principe, d’un point de vue strict, est fort peu respecté. Et pour cause : il est régulé et interprété par des femmes et des hommes politiques dont le parcours s’est souvent construit sur des préférences communautaires. Faut-il rappeler qu’un président de la République en exercice, en visite officielle au palais du Latran le 20 décembre 2007, a déclaré devant le monde : « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur » ?7 Personne n’a proposé de l’exclure de l’espace public. Personne ne l’a verbalisé. Il n’a même pas été question de laïcité ce jour-là.

Ceci étant exposé, pourquoi, au grand étonnement des étrangers — et ma petite communauté d’auditeurs se trouve pour l’essentiel à l’étranger, c’est à eux que je m’adresse d’abord —, pourquoi cette interdiction du voile ? Et pourquoi, précisément, pourquoi uniquement, cette catégorie-là ?

Ensuite — et c’est probablement le plus important pour un pays aussi regardé que la France, notamment au regard de son héritage post-colonial — qu’apporterait cette loi à l’ensemble de la société française, si elle venait à être promulguée et appliquée de la manière la plus ferme possible ?

Mais avant de développer ces questions, intéressons-nous d’abord au voile lui-même. Il en dit long sur le niveau d’ignorance d’une société, et sur le fourvoiement des élites intellectuelles censées éclairer le débat.

Chapitre 2 — Le sens des mots, le poids de la justice sémantique

Dans l’histoire des lois scélérates, la peur fantasmée est toujours le meilleur des terreaux décisionnels. La peur n’est pas rationnelle. Elle est un instinct plus ancien que notre langage, antérieure même à notre humanité, puisque les mécanismes qui l’actionnent sont logés dans les structures les plus archaïques de notre cerveau. Elle a très peu évolué. On peut lui faire dire à peu près n’importe quoi, à condition de la nourrir avec les bons mots.

Cette interdiction — ou plutôt ce projet, car il n’est pas encore acté malgré la forte adhésion que révèlent les sondages — est une infamie. Sur le plan moral, sur le plan politique, sur le plan culturel. Et elle est d’abord une imposture sur le plan de la langue.

Ce projet est le résultat d’une longue compénétration, étalée sur plusieurs décennies, et il n’est pas l’œuvre exclusive de l’obédience politique qui le porte aujourd’hui. Il repose sur la peur d’une idéologie mortifère que l’on a appelée, en Occident, « l’islamisme » — et que l’on nomme tout autrement dans les pays où elle a fait le plus de morts.

Pourquoi est-il important de bien nommer les choses ?

Prenez la malbouffe. Le mot n’existait pas. Il a fallu quelques années de constat pour qu’un pays qui se targuait de manger sainement forge son propre terme et désigne l’intrus importé des fastfoods étasuniens. Le mot a permis de penser la chose, et de la combattre — même mal, même à moitié, même en continuant d’y emmener les enfants les jours de fête. Nommer, c’est déjà résister un peu.

Or ici, on a fait exactement l’inverse. On a forgé un mot qui empêche de penser.

Affirmer que l’on combat « l’islamisme », dans un pays où l’islam est la deuxième religion nationale,8 c’est au mieux une aberration sémantique. Au pire une idiotie politique. Ou, plus grave encore, une volonté délibérée, in ovo, de semer la confusion dans les esprits et les préparer, in fine, au rejet.

Tout simplement parce que le mot « islamiste » a d’abord désigné, pendant plus d’un siècle, ceux qui professent l’islam. Ce n’est pas une opinion : c’est de la lexicographie. Jusqu’au début des années 1970, dans la langue française, « islamisme » était un simple synonyme d’islam. Le glissement vers le sens actuel est récent — il s’installe dans les années 1980 et se fixe dans les années 1990.9 En arabe, l’adjectif islâmî signifie simplement « islamique » : al-maktaba al-islâmiyya, dans tout le monde arabe, ce n’est qu’une librairie religieuse, l’équivalent exact d’une librairie évangélique aux États-Unis. Traduisez mot à mot, et vous obtenez « librairie islamiste ». Vous voyez le piège.

Et remarquez ceci, qui devrait suffire : pour toutes les autres religions, nous disons « extrémiste ». Extrémiste chrétien. Extrémiste juif. Extrémiste hindou. Pour une seule, nous avons construit le mot à partir du nom même de la religion.

Une seule.

Si la France, l’Europe et, plus largement, le monde occidental ont été touchés par les vagues d’une idéologie religieuse identitaire et extrêmiste, ils l’ont été sans commune mesure avec les sociétés arabes, qui en furent les premières victimes. Pourquoi, dès lors, ne pas s’être tournés vers celles qui avaient appris à la nommer et, lorsque les ingérences extérieures ne venaient pas l’attiser, à la contenir ?

Lorsqu’un mal est identifié, on ne confie pas le diagnostic à ceux qui l’ont observé de loin, encore moins à ceux dont les choix ont parfois contribué à l’aggraver : on se tourne vers ceux qui l’ont affronté, qui en connaissent les symptômes, les causes, les rechutes et les moyens de l’éradiquer.

C’est pourtant l’inverse qui s’est souvent produit : on ne s’est pas tourné vers les spécialistes, mais vers les charlatans. L’expérience des sociétés directement frappées par ces idéologies a été reléguée au second plan, tandis qu’on accordait davantage de crédit à des grilles de lecture élaborées depuis des pays dont les interventions avaient parfois précisément contribué à créer le chaos où ces groupes ont prospéré.

Ce renversement de l’expertise en dit long : sur l’aveuglement, sans doute ; sur le mépris et la condescendance, certainement ; mais surtout sur cette dépendance intellectuelle qui pousse certaines élites à préférer la parole du centre dominant à celle de ceux qui ont réellement vécu, combattu et compris le mal.

Car enfin, comment nomme-t-on le mal « islamiste », là-bas, chez ceux qui savent ?

Faisons rapidement le tour.

At-tatarruf ad-dînî التطرّف : l’extrémisme religieux. C’est le terme officiel en Égypte, en Jordanie, au Maroc, en Arabie saoudite. Il désigne l’excès, pas la foi. Notons que la désinence « Islam » y est absente.

Al-khawârij : les dissidents, ceux qui sont sortis. Le mot vient du VIIe siècle, des premiers schismatiques qui quittèrent le camp d’Ali Ibn Abi Talib, neveu et gendre du Prophète, et firent de l’excommunication un préalable au meurtre. Il est aujourd’hui réemployé par les autorités religieuses pour désigner les groupes armés usant de la violence systématique.

Al-ghulûw الغلوّ : l’exagération doctrinale, la démesure. Il désigne ceux qui déforment les textes et les interprètent au-delà de toute limite. Un terme classique, technique, redoutablement précis.

At-takfîriyyûn التكفيريون: les takfiristes. Et celui-là fait froid dans le dos, parce qu’il nomme la logique qui a ensanglanté l’Algérie et le Moyen-Orient : elle s’attaque d’abord aux musulmans eux-mêmes, en les déclarant mécréants.

La plus mortifère des désinences, et la plus exacte.

On pourrait également parler de djihadisme الجهادية, mais le terme exige ici une précaution particulière. Dans les sociétés arabes et musulmanes, le mot djihad possède une profondeur historique que son usage contemporain en Occident tend souvent à écraser. Il désigne d’abord l’effort, la lutte, le combat engagé pour une cause ; et il fut aussi mobilisé pour nommer certaines résistances à la conquête et à la domination coloniales.

Le mot moudjahid — littéralement, « celui qui mène le djihad », celui qui lutte — en porte encore la mémoire. En Algérie notamment, il demeure associé aux combattants de la guerre d’indépendance, dont les orientations politiques à cette époque pouvaient être nationalistes, socialistes, révolutionnaires ou marxistes sans que le terme lui-même désigne une appartenance idéologique ou religieuse précise.

Et enfin, le seul terme unanimement reconnu : al-irhâb, le terrorisme, et al-irhâbiyyûn, les terroristes. Là encore, c’est vague, et galvaudé selon le contexte : le mot sert aujourd’hui dès qu’un mouvement de résistance s’oppose au pouvoir en place. En France, tous les résistants étaient qualifiés de terroristes par l’occupant nazi et par Vichy. Tous. Sans exception.

Nous avons vu apparaître, dans plusieurs pays arabes confrontés au terrorisme de chaos, des formules d’une grande justesse destinées à briser précisément cet amalgame entre violence, religion et appartenance nationale :

« Al-irhâb lâ dîn lahu wa lâ watan » — autrement dit : « Le terrorisme n’a ni religion ni patrie. »

La formule est forte parce qu’elle refuse d’accorder au terroriste ce qu’il cherche souvent à s’approprier : une légitimité religieuse et une représentation collective. Elle le retranche à la fois de la foi qu’il prétend incarner et du peuple qu’il prétend défendre. Alors pourquoi, malgré ce vocabulaire riche, précis, déjà disponible et forgé par ceux-là mêmes qui ont enterré leurs morts, employer presque toujours le terme qui rattache d’emblée le phénomène à la religion tout entière ?

Pourquoi choisir le mot le plus chargé, celui qui exige justement, pour être compris, une distinction que beaucoup ne possèdent pas entre islam et islamisme ?

À force de brouiller ainsi les catégories, on ne décrit plus seulement un phénomène : on installe un soupçon. Et ce soupçon finit par déborder les groupes visés pour atteindre l’ensemble d’une communauté nationale, jusqu’à rendre pensables — puis rationnelles en apparence — des politiques d’exclusion qui, autrement, auraient semblé inacceptables.

Chapitre 3 — Une courte histoire du voile

Parler du « voile musulman » comme d’un objet unique est déjà une simplification. Dans les faits, il existe autant de manières de le porter, de le comprendre et de le signifier qu’il existe de sociétés musulmanes.

Celui de Turquie ne se porte pas comme celui du Maroc, d’Algérie, de Syrie, de La Réunion, des Comores, du Sénégal, du Togo, du Bénin, du Mali ou de Djibouti. La liste n’est pas exhaustive.

Le voile est d’abord un marqueur identitaire ancien. Il a existé dans quantité de cultures et de traditions religieuses — nous n’irons pas sur ce terrain. Il suffit de rappeler ceci, qui est juste et vérifiable : il n’est pas, en lui-même, le signe d’un extrémisme religieux ni d’une lecture radicale, contrairement aux formes extravagantes de la burqa ou du niqab de certaines tribus du désert, orientalisées puis modernisées.

Prenons le cas du voile djiboutien, familier à de nombreux Français — militaires pour beaucoup — tant l’histoire de Djibouti est demeurée longtemps liée à celle de la France. Ancien territoire français des Afars et des Issas, auparavant Côte française des Somalis, le pays est sans doute l’un de ceux où la présence française s’est prolongée le plus durablement, et où les contacts entre populations ont été les plus constants.

À Djibouti, le voile ne se réduit pas à un signe religieux uniforme. Il demeure aussi un langage social et culturel. Sa matière, ses couleurs, ses motifs, la manière de l’enrouler ou de le laisser retomber peuvent renseigner sur l’origine communautaire, le milieu social, l’âge, la circonstance — parfois même sur la position de celle qui le porte.

Autrement dit, ce que le regard extérieur réduit volontiers à « un voile » constitue, sur place, un véritable système de signes.

Et encore : parler du voile djiboutien est déjà une simplification. Il faudrait distinguer les traditions vestimentaires des nombreuses communautés qui cohabitent dans le pays : afar, somalie, arabe yéménite, pakistanaise, comorienne, sénégalaise, éthiopienne… la liste est longue.

Et cette diversité ne s’arrête pas à l’islam. Les chrétiennes éthiopiennes ont elles aussi leurs usages du voile ; les expatriés français, souvent catholiques, disposent de leur cathédrale ; les Grecs orthodoxes rappellent volontiers l’ancienneté de leur présence chrétienne dans le pays.

Autrement dit, vouloir réduire cette mosaïque de pratiques, de cultures et de mémoires à une seule image du « voile musulman » relève déjà d’une lecture appauvrie du réel.

La modernité a certes nivelé une partie de ces différences : chez les jeunes femmes, le voile est souvent plus simple, parfois plus élégant, parfois absent. Mais dans ces sociétés, et contrairement à ce que l’on imagine souvent ici, il n’est absolument pas perçu comme une exigence masculine et laissée à la discrétion de la communauté féminine où il s’exerce, il faut le rappeler, des pressions parce que le voile désigne, dans cette culture, un signe de bienséance, de dignité et de présentation de soi.

Il peut disparaître dans la jeunesse, puis revenir lors des grandes cérémonies ou avec l’âge — paradoxe intéressant puisque, dans certaines lectures de la tradition musulmane, les femmes âgées sont précisément dispensées de le porter.

Expliquer le voile, ses usages et ses significations demanderait presque une encyclopédie : historique, sociologique, culturelle, psychologique et religieuse. Cet effort de compréhension est rarement entrepris jusqu’au bout. En revanche, des hommes souvent peu au fait de ces réalités se montrent parfaitement disposés à légiférer au nom de la lutte contre l’oppression des femmes. Le contraste est d’autant plus frappant que l’on retrouve rarement chez ces mêmes responsables — presque toujours masculins — une ardeur comparable lorsqu’il s’agit de combattre les violences sexistes bien réelles, dans tous les milieux et toutes les couches de nos propres sociétés.

Peut-on dire que le voile, porté dans ce carrefour culturel et bienveillant qu’est Djibouti — et je répète : bienveillant, et tolérant —, est un signe d’extrémisme et de radicalité ?

Non. Assurément pas.

Et l’on pourrait s’y intéresser d’un peu plus près, à ce petit pays. Car ce morceau de territoire, indépendant depuis le 27 juin 1977 seulement, est le plus convoité du continent pour sa position géostratégique dont les récents événements n’ont fait que consolider cette position.

En effet, Djibouti, abrite aujourd’hui les Forces françaises stationnées à Djibouti, environ 1 500 militaires ;10 Camp Lemonnier, plus de 4 000 hommes, l’unique base permanente des États-Unis en Afrique ; la seule base militaire du Japon hors de l’archipel depuis 1945 ; la première base militaire chinoise ouverte hors de ses frontières, inaugurée en 2017 ; une base italienne ; sans compter les détachements temporaires venus des quatre coins du monde.11 Six armées, sur un territoire grand comme deux départements français.

Djibouti accueille depuis longtemps des forces militaires étrangères parmi les plus puissantes du monde, attirées par la position stratégique exceptionnelle du pays. Or cette présence cohabite sans difficulté particulière avec une société où le voile féminin demeure extrêmement courant. Dans les bases elles-mêmes, une part importante du personnel local féminin — secrétaires, employées d’entretien, auxiliaires de petite enfance, personnels administratifs ou de service — le porte naturellement.

Et personne n’y voit spontanément le signe d’une hostilité politique, encore moins l’indice d’une radicalisation. Le voile appartient simplement au paysage social.

C’est précisément ce contraste qui est instructif : ce qui, vu depuis certaines sociétés européennes, peut être immédiatement chargé d’une signification idéologique est, dans son contexte d’origine, souvent un vêtement ordinaire, pris dans des usages sociaux, familiaux, esthétiques et religieux beaucoup plus complexes.

Mais alors, pourquoi cette obstination à confondre l’islam avec le radicalisme, l’extrémisme, puis, par glissement, avec l’intention terroriste ? Pourquoi, dans un monde travaillé de toutes parts par les paniques identitaires et les réponses politiques qu’elles appellent, laisser s’installer les premiers ressorts d’une logique de persécution plus vaste ?

Si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est que ces mécanismes commencent rarement par la violence ouverte. Ils commencent par les mots, les amalgames, les catégories, par l’idée qu’une population entière pourrait devenir suspecte au nom des actes d’une minorité.

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter le fil. Revenir à ce que fut la relation de la France à l’islam avant qu’elle ne devienne ce qu’elle est aujourd’hui.

Chapitre 4 — Une courte histoire de l’islam en France

Le 6 février 1863, Napoléon III écrit au maréchal Pélissier une phrase qu’aucun responsable français n’oserait plus prononcer aujourd’hui : « L’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. Les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma protection, et je suis aussi bien l’Empereur des Arabes que l’Empereur des Français. »12

Ne nous méprenons pas : c’était du calcul autant que de la vision. L’Empereur avait compris l’intérêt politique qu’il y avait à s’assurer les faveurs de cette religion, en pleine conquête coloniale. Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865, qui prolonge cette politique, en dit long : il déclare les musulmans d’Algérie français — mais sujets, non citoyens. Pour accéder à la citoyenneté, il leur faudrait renoncer à leur statut personnel, c’est-à-dire, dans les faits, abjurer.

Presque aucun ne le fera. En près d’un siècle, une poignée de milliers d’hommes sur des millions.13 Retenez bien cette mécanique : on ne vous interdit rien, on vous demande simplement d’abandonner quelque chose de vous pour être des nôtres. Nous la retrouverons à la fin de ce texte.

Le même Empereur avait libéré Abd el-Kader à Amboise le 9 octobre 1852, avec une pension et sa parole. Et lorsqu’en juillet 1860, à Damas, l’émir sauva d’une mort certaine près de 1 500 chrétiens en les abritant chez lui pendant les massacres, la France lui remit le grand cordon de la Légion d’honneur.14 Un chef de guerre musulman, vaincu par la France, exilé, et enfin décoré par la France pour avoir sauvé des chrétiens d’autres musulmans.

Puis vint la grande guerre, la boucherie, la grande saignée.

Entre 1914 et 1918, 173 019 Algériens, 80 339 Tunisiens et 40 398 Marocains servirent sous le drapeau français. Près de 294 000 hommes. Au 11 novembre 1918, on comptait parmi eux environ 28 200 morts et 7 700 disparus.15 Trente-six mille hommes. Des musulmans, tombés pour la France, dans la boue de la Marne, de l’Artois, de Verdun.

Et la France, alors, sut s’en souvenir. Par une loi de 1920, la Chambre vota 500 000 francs pour la construction d’un institut musulman à Paris.16 Le 15 juillet 1926, la Grande Mosquée de Paris fut inaugurée en présence du président de la République Gaston Doumergue et du sultan du Maroc Moulay Youssef. Doumergue y célébra « l’amitié franco-musulmane scellée dans le sang sur les champs de bataille européens ».17

Une mosquée bâtie par la République, avec l’argent de la République, pour honorer des morts musulmans.

Puis vint Vichy. La défaite et le déshonneur.

Et voici ce qu’il faut dire, parce que personne ne le dit. Les appels du pied de l’occupant nazi vers les colonies françaises, et notamment vers le Maghreb, eurent très peu d’effet. Parfois l’effet inverse. Le programme de destruction des juifs d’Europe ne laissa pas les musulmans indifférents : avant l’autoproclamation de l’Etat d’Israel en 1948, des centaines de milliers de juifs vivaient au Maroc, en Algérie, en Tunisie, dans les protectorats et les départements français. Et pendant que les centres de mise à mort de la Pologne occupée engloutissaient les juifs d’Europe, les services de la Grande Mosquée de Paris, autour de Si Kaddour Benghabrit, délivrèrent des certificats de « musulmanité » à des compatriotes juifs — comme le firent certaines autorités ecclésiastiques catholiques. Les historiens débattent encore de l’ampleur du geste. Le chiffre importe moins que le geste. Il fut dérisoire à l’échelle de l’infamie. Il n’en fut pas moins un geste, accompli sous l’Occupation, dans un lieu de culte musulman, en faveur de juifs traqués.

Après la Libération vinrent les dernières guerres coloniales. Et sous la IVe République, on demanda aux militaires français de faire le sale boulot : perpétuer la présence du drapeau à Madagascar, en Indochine, au Cameroun, et surtout en Algérie.

À Madagascar, l’insurrection éclate le 29 mars 1947. La répression sera d’une sauvagerie que la France n’a jamais regardée en face. Un premier bilan de l’état-major, en 1948, avance 89 000 morts — plus de 2 % de la population de l’île ; les autorités coloniales révisèrent ensuite ce chiffre à 11 342, et les historiens contemporains, tel Jean Fremigacci, retiennent l’ordre de grandeur de quelques dizaines de milliers, jusqu’à 40 000, dont une large part par famine et par maladie.18 À Moramanga, des soldats mitraillèrent trois wagons plombés où étaient enfermés 166 prisonniers. Un haut fonctionnaire parla d’« Oradour malgache ». Et c’est là, à Madagascar, en 1947, que furent pratiqués ce que des historiens ont appelé les tout premiers « vols de la mort » : des prisonniers jetés vivants depuis des avions, au-dessus de leurs villages, pour l’exemple.19

En Algérie, enfin. Sept ans et demi de guerre. 28 500 soldats français tués. Entre 300 000 et 460 000 morts algériens selon les historiens français — un million et demi selon l’État algérien. Entre 30 000 et 90 000 harkis massacrés après le cessez-le-feu. Un million de civils déplacés dans les camps de regroupement. Un million de pieds-noirs jetés sur les routes de l’exil.20

Voilà le passif. Voilà ce que ce pays et cette religion ont vécu ensemble : le sang versé pour lui, et le sang versé par lui.

Alors venons-en à la question, la seule qui vaille. D’où vient cette animosité envers l’islam, qui a compénétré toute la société française ? D’où vient cette volonté permanente de confondre la pratique la plus banale — un voile, une prière — avec l’extrémisme, jusqu’à prêter l’intention terroriste à l’ensemble des fidèles ?

Si les guerres ne faisaient de mal à personne, la paix serait inutile. La guerre laisse des cicatrices, et des blessures qui ne se referment jamais. On peut affirmer ceci : si l’Algérie détient la palme de la guerre de libération la plus violente de toutes les guerres coloniales, la France, elle, détient le podium des nations qui ont pratiqué la politique de la mémoire courte.

Sortie d’une libération très difficile, avec des épisodes de guerre civile sanglante totalement oubliés, hissée quasi miraculeusement au rang de vainqueur allié grâce à l’habileté d’un général visionnaire, la France sort pourtant vaincue des guerres coloniales : elle doit quitter l’intégralité de ses possessions d’Extrême-Orient et du continent africain au début des années soixante. Exception faite du Territoire français des Afars et des Issas, que nous avons évoqué, qui accédera tardivement à l’indépendance, le 27 juin 1977, et de manière quasi pacifique s’il fallait la comparer aux guerres précédentes.

L’obsession française contemporaine pour l’islam aurait-elle donc quelque chose d’une revanche mesquine, le ressac d’une guerre d’Algérie jamais véritablement digérée ? Ce serait évidemment trop simple. Mais il serait tout aussi naïf d’écarter cette blessure de l’équation.

Car l’Algérie n’est pas seulement une ancienne colonie perdue. Elle fut l’une des décolonisations les plus violentes, et probablement la plus traumatique pour une France déjà engagée dans un long recul de puissance. Celui-ci commence dans l’hécatombe de 1914-1918, s’accélère avec l’effondrement de l’empire colonial en Indochine puis au Maghreb, et se prolonge par une dépendance croissante à l’égard des États-Unis — technologique, industrielle, culturelle, économique et, de plus en plus, diplomatique.

Dans cette perspective, la guerre d’Algérie apparaît moins comme l’origine unique d’un ressentiment que comme la cicatrice la plus profonde d’un déclassement historique jamais entièrement assumé. Et lorsqu’une nation peine à regarder son propre déclin, elle peut être tentée d’en chercher les traces — ou les responsables imaginaires — dans ceux qui lui rappellent le plus directement ce passé.

Lorsqu’une nation, regardée d’assez haut — et de plus haut encore, si l’on tient la dissolution de l’ego pour le point depuis lequel s’effondrent nos vanités collectives — offre le spectacle d’un tel renoncement à elle-même, le voile d’une femme musulmane paraît soudain bien dérisoire.

Car de quoi faudrait-il avoir peur ? D’un morceau de tissu, lorsque l’on accepte sans frémir l’effacement de sa propre singularité culturelle ? Lorsque la malbouffe devient modèle alimentaire, la casquette de redneck un signe banal d’acculturation, Halloween l’importation triomphante qui finit par faire oublier jusqu’à nos propres carnavals ? Lorsque, plus gravement encore, on abandonne ou vend des savoir-faire industriels stratégiques patiemment constitués pendant des générations ?

À ce degré de dépendance culturelle, industrielle, économique et symbolique, la question devient presque ironique : qu’est-ce qui menace réellement une civilisation — le voile de quelques femmes, ou l’incapacité d’un peuple à préserver ce qu’il était sans devoir emprunter au puissant voisin jusqu’à la manière de se représenter lui-même ?

La peur du voile ? Non. La haine, plus sûrement. Et peut-être, d’abord, la haine de soi.

Car lorsqu’un peuple supporte mal le spectacle de son propre déclassement, il lui reste toujours une tentation ancienne : déplacer l’humiliation. Se fouetter soi-même ne conduit pas nécessairement à la pénitence ; fouetter plus faible que soi offre, en revanche, plusieurs bénéfices immédiats. On exhibe sa puissance. On tient en respect ceux qui regardent. Et l’on choisit de préférence celui dont on pense qu’il ne pourra pas rendre les coups.

Enfin — c’est ce que l’on croit.

C’est ici que la question cesse d’être seulement française. Car ces premiers mécanismes de désignation, de suspicion collective et d’exception juridique ne prennent leur véritable sens qu’une fois replacés sur la scène mondiale.

Voyons donc ce qu’une politique de primo-persécution peut produire lorsqu’elle rencontre, ailleurs, les mêmes paniques identitaires, les mêmes humiliations et les mêmes réflexes de fermeture.

Et n’ayons pas peur des mots : les persécutions religieuses n’ont jamais disparu. Les « plus jamais ça » n’ont jamais empêché les recommencements. L’histoire humaine a suffisamment démontré qu’il n’était nul besoin de disposer de moyens extraordinaires pour commencer à persécuter — et qu’une fois la mécanique enclenchée, notre espèce a rarement manqué d’imagination, que ce soit à coups de machette ou de gazage au Zyklon, pour lui donner une échelle industrielle.

Chapitre 5 — Français, si vous saviez…

La dissolution n’est pas un état permanent. Redescendons.

Réfléchissons urbi et orbi aux conséquences concrètes d’une telle mesure.

Partons d’un postulat simple : la loi est votée, promulguée, appliquée. Inutile de discuter ici de sa faisabilité technique dans le contexte actuel. Les moyens d’exécution suivent toujours la volonté politique, surtout lorsqu’un pouvoir décide de faire d’une mesure un marqueur d’autorité. Les instruments existent déjà ; il suffit d’en modifier l’usage, l’intensité ou la cible.

Regardons donc ce que cela donnerait dans la vie ordinaire.

Imaginons un parc public à l’entrée duquel figure désormais un pictogramme sans ambiguïté : le visage stylisé d’une femme voilée, barré d’un trait rouge.

Une dame s’y promène avec ses enfants et ses petits-enfants. Des passants la remarquent, estiment qu’elle enfreint la loi et préviennent les forces de l’ordre. Les agents interviennent. On lui demande de retirer son voile. Elle refuse. Elle est verbalisée. Quelques mots sont échangés. Des téléphones se lèvent. La scène est filmée.

Quelques heures plus tard, les images circulent en boucle.

Et puis l’on apprend que cette femme, publiquement sommée d’ôter ce qu’elle considère comme un élément de sa dignité, est la mère d’un militaire français tué lors d’un attentat terroriste sur le territoire national.

Alors quoi ?

Alors l’affaire cesse immédiatement d’être celle d’un morceau de tissu. Elle devient une humiliation symbolique d’une violence considérable : celle d’une femme à laquelle son propre pays explique qu’elle ne peut plus apparaître dans l’espace commun telle qu’elle s’y est toujours présentée, alors même qu’elle lui a donné un fils, et que l’on a justement rendu des hommages nationaux à cette dame voilée.

Et l’onde de choc ne s’arrêtera évidemment pas aux frontières françaises.

Il faut penser aux Français de l’étranger, où l’on distingue parfaitement un mouvement révolutionnaire armé d’une femme simplement voilée, une telle politique sera perçue avec une incompréhension autrement plus profonde qu’ici. Elle viendra s’ajouter à un contentieux historique déjà lourd : colonisations, guerres, interventions étrangères, destructions et humiliations successives.

Même si cette colère demeure d’abord numérique ou symbolique, elle aura des conséquences très concrètes pour ceux qui vivent là-bas. Certains devront faire profil bas. D’autres rentreront peut-être dans un pays qu’ils ne reconnaissent plus tout à fait. Et, dans les situations les plus dégradées, certains pourront devenir malgré eux les représentants d’une politique qu’ils n’ont ni choisie ni soutenue.

C’est ainsi que fonctionne l’humiliation collective : elle ne reste jamais assignée à celui que l’on vise.

On n’humilie jamais seulement une femme. On atteint aussi ceux qui lui ressemblent, ceux qui l’aiment, ceux qui partagent sa culture, sa religion ou son histoire. Et, par ricochet, ceux qui ressemblent à celui qui l’a humiliée deviennent eux-mêmes comptables d’un geste auquel ils n’ont peut-être jamais consenti.

Voilà le mécanisme.

Et il reste encore l’effet le plus grave lorsqu’on parle d’une nation : ce qu’une telle politique finit par faire à la nation elle-même.

Le statut singulier de la France, son rayonnement culturel et l’aura qu’elle conserve encore dans une partie du monde lui valent une place particulière parmi les nations. Mais son privilège le plus spectaculaire — son siège permanent au Conseil de sécurité — ne lui vient ni de sa gastronomie, ni de son luxe, ni de son prestige ancien. Il est l’héritage direct de 1945 : celui d’un pays vaincu en 1940, occupé, amputé d’une partie de sa souveraineté par Vichy, promit à un statut de quasi-protectorat sous l’égide des Etats-Unis, mais qui réussit pourtant à revenir parmi les vainqueurs et rétablir sa complète souveraineté sur l’ensemble du territoire grâce à un tour de passe militaire et politique de haute volée.

Il faut d’ailleurs cesser de parler ici de « tour de passe-passe ». Ce fut un véritable tour de force.

Celui de la France libre, de la Résistance, de l’obstination politique de De Gaulle, mais aussi celui d’une armée reconstituée en grande partie depuis l’Empire. Car la France qui revient militairement en Europe en 1944 n’est pas seulement celle de Londres, de Paris ou des maquis. Elle vient aussi d’Alger, de Casablanca, de Tunis, de Dakar, du Tchad, du Cameroun, de l’Océan indien, des Antilles et du Pacifique. L’armée qui débarque en Provence compte massivement des soldats d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne ; tirailleurs algériens, tunisiens, marocains, goumiers, spahis et soldats coloniaux participent aux campagnes d’Italie, de Provence, des Vosges, d’Alsace puis d’Allemagne.

C’est cela qu’il faut rappeler lorsque l’on parle aujourd’hui de populations auxquelles on demande continuellement de justifier leur place en France.

Car parmi les hommes qui ont rendu possible le retour de cette nation dans le camp des vainqueurs, beaucoup venaient précisément de ces terres musulmanes que l’on regarde aujourd’hui avec suspicion. Certains n’avaient jamais vu la France avant de venir y combattre. Beaucoup y ont versé leur sang.

Et voilà peut-être le paradoxe le plus cruel : une partie des descendants de ceux qui ont contribué à rendre à la France son rang se voient aujourd’hui sommés de démontrer qu’ils appartiennent bien à cette même France.

Mais revenons à notre situation.

Si peu de voix éminentes, chez les alliés de longue date de la France, ne s’élèvent contre ces premières mesures vexatoires et infamantes, c’est qu’il y a des calculs assez vindicatifs qui vont bien au-delà des capacités de projection des pseudo-élites d’aujourd’hui.

Car pour qui a connu l’antichambre des grandes chancelleries, la France demeure la puissance énervante, la puissance perturbatrice, dès qu’il s’agit des droits fondamentaux, du droit de la guerre, de l’environnement, et surtout de ce modèle social que brandissent, aux États-Unis comme en Europe, les opposants au libéralisme intégral.

Sa destruction progressive était un vœu pieux de ces nations revanchardes, qui ont assisté au déclin patrimonial français — l’anse la plus solide de son rayonnement — et à l’affaiblissement de son pouvoir diplomatique, jadis d’une redoutable efficacité, porté par un réseau d’alliances anciennes et intelligentes.

Il est clair que beaucoup chercheront à voir ce pays sombrer de l’intérieur. Ils n’ignorent rien de ce qui est en train de se jouer. Pire : ils y concourent probablement.

Il convient donc, sans être grand devin, d’expliciter clairement ce que l’histoire — et la fatale prévisibilité humaine dans l’expression des haines — a toujours su prévoir mieux qu’un bulletin météorologique.

Chapitre 6 — La possibilité d’une guerre, l’extension du domaine de la persécution

Primo Levi, chimiste italien, grand arpenteur de l’âme humaine, a écrit dans la préface de Si c’est un homme ces lignes qu’il faut lire lentement :

« Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que “l’étranger c’est l’ennemi”. Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager. »21

Il faut entendre ce que Levi dit exactement. Dès lors qu’un État — c’est-à-dire l’ensemble des moyens de violence légale dont il dispose — érige en dogme un syllogisme dont la prémisse majeure désigne en ennemi un membre d’une communauté, la suite ne relève plus de la passion. Elle relève de la cohérence. Et la cohérence, elle, ne s’arrête jamais d’elle-même.

Cet homme, qui avait survécu à la pire condition humaine du XXe siècle, a passé ses dernières années à devoir prouver qu’il disait vrai. Dans les années quatre-vingt, on offrait la parole — y compris dans des journaux dits progressistes — à des gens qui contestaient le témoignage de centaines de milliers de rescapés sur la foi d’élucubrations iconographiques et de témoins complaisants. Levi survécut à Auschwitz. Il dut ensuite survivre à ceux qui lui expliquaient qu’Auschwitz n’avait pas eu lieu.

Et maintenant, observez le retournement. Il est d’une grossièreté qui devrait sauter aux yeux de tous.

Les idéologies identitaires, historiquement favorables à ces humiliations, qui n’ont cessé de remettre en cause les méthodes paroxystiques ayant conduit à la destruction des juifs d’Europe, qui les ont minorées ou récusées, partiellement ou totalement — ces mêmes courants se sont subitement portés en première ligne de la défense de la mémoire juive. Contre toute attente. Contre toute cohérence.

Pourquoi ? Parce qu’il ne faut pas s’aliéner un nouvel allié dans le combat contre le fameux « islamisme ». Ou, pour parler clairement : dans la haine de l’islam et de l’ensemble des musulmans, tout simplement.

Ce changement de cap dans la rationalisation d’une haine endémique peut paraître surprenant, grossier, pathétique. Il n’a pourtant qu’un seul but : former une alliance contre nature avec l’ancien paria européen — puisqu’il n’est pratiquement désormais plus en Europe ou dans une présence très symbolique, et que les logiques qui avaient conduit à son exclusion, puis à sa destruction, peuvent désormais se remodeler autour d’un nouvel ennemi désigné.

Le judéo-bolchevisme fut le danger mortel de l’Europe bien avant le second conflit mondial. Aujourd’hui refait surface « l’islamo-gauchisme » — assez risible, il faut le dire, tant l’effort a été mince pour produire autre chose qu’un copié-collé grossier. Même construction. Même fonction : souder deux peurs en un seul mot pour qu’on ne puisse plus les penser séparément.

Les héritiers de Victor Klemperer n’auront guère à se forcer pour reprendre les carnets du bon maître.22 Car ce qu’il a fait pour son livre, « la Langue du Troisième Empire »—qu’il notait jour après jour, dans sa chambre de « maison de juifs » en plein cœur de l’Allemagne nazi, en observant comment un régime empoisonne un peuple non par des discours mais par des mots isolés, des tournures, des formes syntaxiques répétées jusqu’à être absorbées mécaniquement — nous pouvons le faire aujourd’hui, en temps réel, sous nos yeux. Il suffit de tenir le carnet.

Pour atteindre le climax des persécutions, pour atteindre l’ultime « solution » aux problèmes fantasmagoriques des besogneux de la haine, il suffit généralement — l’histoire nous le rappelle — d’une guerre.

Car voici ce que permet la guerre. Elle aggrave les souffrances des peuples qui la subissent, et qui la subissent avec la plus grande résignation. La logique est imparable : la guerre autorise tous les excès, non pas parce qu’une guerre serait intrinsèquement sans limite, mais précisément parce que c’est la guerre, et que ce mot-là suffit à excuser.

La guerre déshumanise les combattants et, tout autant, les non-combattants. Si elle survient dans un moment de persécution — même contrôlée, même « raisonnable », même limitée à une amende —, elle active systématiquement les mesures plus globales et radicales. Et cette radicalité atteint ses extrêmes limites en fonction de la faiblesse morale de ceux qui l’appliquent. Il n’est pas besoin de l’adhésion d’un peuple entier. Un petit nombre de personnes, des porteurs de secrets, suffisent à accomplir la besogne.

Voilà pourquoi on ne peut jamais se fier aux antécédents éthiques et culturels d’une nation pour garantir des garde-fous infranchissables en temps de paix.

L’Allemagne, avec l’Autriche annexée, fut au cœur du programme d’extermination des Juifs d’Europe. Et pourtant, elle comptait parmi les nations les plus avancées intellectuellement du continent. Le pays de Kant, de Goethe, de Beethoven, celui qui avait donné à la science un nombre exceptionnel de prix Nobel. Il n’aura fallu que quelques années et quelques hommes pour mettre cette puissance intellectuelle au service d’une entreprise de destruction méthodique, au nom d’une prétendue pureté raciale.

Et il faut bien le comprendre : la persécution nazie ne visait pas d’abord le judaïsme comme religion, mais le Juif défini comme catégorie raciale. La conversion ne suffisait donc pas à effacer l’ascendance. Des chrétiens issus de familles juives furent eux aussi frappés par les lois raciales, puis entraînés dans la mécanique de persécution et de destruction. Aucune abjuration ne pouvait abolir ce que l’État avait décidé de définir comme une origine.

Et voici pourquoi je vous parle de cela.

Considérer toute femme voilée — donc toute musulmane portant le voile — comme la dépositaire possible d’une intention idéologique, subversive ou meurtrière, c’est précisément le seuil qu’il ne faut jamais franchir. Car lorsqu’un soupçon collectif devient doctrine d’État, l’État finit nécessairement par mobiliser ses propres moyens pour lui donner corps. Et, pour reprendre l’avertissement de Primo Levi, au bout de cette logique viennent d’abord l’exclusion, puis l’exception ; et si la guerre, la peur ou l’effondrement des garde-fous s’en mêlent, l’histoire nous a déjà montré jusqu’où cette mécanique peut aller.

Comment croire un seul instant, malgré tous les efforts intellectuellement risibles déployés pour justifier cette mesure, qu’elle n’aboutira pas à une extension maligne des persécutions ?

Comment croire, en relisant les programmes et les « idées » de quelques-uns, aujourd’hui dissimulés sous les rideaux de la bienséance collective, qu’on ne demandera pas prochainement l’arrêt du jeûne ? Puis, pour acter l’humiliation, le changement de nom, l’abandon des héritages familiaux, même symboliques ? Et pour finir l’éradication de la religion elle-même — puisque, comme nous l’avons vu, parler d’islam et d’islamisme est au mieux un pléonasme, au pire un artifice tortueux de préparation des consciences ?

Épilogue — L’heure des choix

Si j’ai souvent évoqué de Gaulle — prophète des Français, politicien hors pair, grand visionnaire — c’est parce qu’il demeure, à peu près unanimement dans le cœur des Français, l’exemple le plus cinglant et le plus inspirant de l’histoire moderne de ce pays.

Outre ses phrases cultes et le lyrisme quasi coranique de ses discours ténébreux, il a su mieux que quiconque anticiper, indiquer la voie, puis insuffler un immense espoir. Contre toute attente. Et surtout contre l’avis même d’un peuple ballotté durant des années par les mesquineries et les querelles de pouvoir d’aventuriers politiques.

Contre l'avis même de son peuple. Retenez cette phrase, parce qu'elle défait une légende. L'adhésion de tout un peuple au gaullisme est une reconstruction a posteriori. Elle n'a pas existé sur le moment. On l'a fabriquée ensuite, parce qu'elle était plus confortable que le souvenir exact.

Et ce souvenir-là ne s'efface pas. Le syndrome de Vichy est toujours présent. Il n'est pas un remords : il est une permanence. Il assure, de génération en génération, la continuité de la tentation autoritaire.

Écoutez plutôt ce qui se dit. On évoque de plus en plus souvent, sur ce ton de cordiale complaisance qui permet de tout avancer sans rien assumer, que « Travail, Famille, Patrie » siérait décidément mieux à cette nation que son vieux triptyque inaccessible. On le dit en souriant. On le dit comme une plaisanterie — pour voir si quelqu'un se lève. On le dit aussi comme une évidence, une formule de bon sens, compréhensible, accessible.

Alors mettons les choses au clair.

Liberté, Égalité, Fraternité : le triptyque est quasi intergalactique. Il transcende en trois mots ce qu'au moins trois millénaires ont tenté d'accomplir pour libérer la grande confrérie humaine de ses tares civilisationnelles.

Trois mots contre plus de trois mille ans.

Et non, ce n'est ni inaccessible ni utopique. C'est comme aller sur la Lune. Un Français en a écrit 300 pages en 1865. Un président américain l'a promis en une seule phrase, un 25 mai 1961. Huit ans plus tard, deux hommes y marchaient. Une seule phrase suffit à engager un peuple — quand il se trouve quelqu'un pour la porter.

Cette devise est à l'image des hommes qui y consentent. Elle ne disparaît jamais d'elle-même. Elle ne disparaît que sous la petitesse de ceux qui sont incapables de l'accomplir.

Car on entend dire, très péremptoirement, que le référendum serait le dernier rempart contre l’absolutisme, l’acte citoyen par excellence. Il faut comprendre qu’un référendum, dans un climat délétère et totalement soumis aux contrôles médiatiques de masse, n’est ni plus ni moins que l’extension de la parole politique d’une petite minorité qui organise un appel à la vox populi dont elle a préformaté les réponses depuis longtemps.

Il n’est qu’à penser à l’histoire récente de ce pays.

Il y a moins d’un siècle, tout un peuple a acclamé un maréchal « vainqueur de Verdun » — puisqu’il fut présenté comme tel, et surtout comme le seul capable de relever le pays de l’effondrement. Jusqu’aux dernières heures de l’Occupation, la vox populi venait en masse applaudir les discours d’un vieillard qui avait lui-même plongé la France dans le déshonneur.

Vous voulez des chiffres ? En voici.

La Légion française des combattants, l’organisation de masse créée par Vichy en août 1940, revendiqua jusqu’à 1,6 million de membres.23

Et la Résistance ? On retient l’ordre de grandeur de 400 000 personnes — en additionnant les déportés reconnus, les combattants volontaires et les morts au combat. Un peu plus de 260 000 cartes de Combattant volontaire de la Résistance auront été délivrées jusqu’en 1996. Sur une population d’environ quarante millions d’habitants, cela situe la Résistance combattante tout compte fait et avec une grosse louche autour de 1 % de la nation. Un pour cent.

Un million six cent mille d’un côté. Quatre cent mille de l’autre.

Voilà parfois ce que pouvait offrir la vox populi.

Mais ce n’est pas propre à la France.

En Pologne — pays entièrement occupé, gouvernement en exil, pris entre les violences staliniennes et nazies, et dont les populations slaves furent elles-mêmes vouées par l’idéologie raciale allemande à un statut d’Untermenschen — l’Armia Krajowa, la plus vaste organisation de résistance d’Europe, compta jusqu’à 400 000 membres assermentés. Sur quelque 35 millions d’habitants : à peine plus de 1 %.[1] En Belgique, environ 70 000 résistants actifs. Aux Pays-Bas, les organisations structurées ne rassemblèrent elles aussi que quelques dizaines de milliers de personnes, même si une part beaucoup plus large de la population participa, directement ou silencieusement, à la dissimulation des clandestins.

Le constat demeure remarquablement constant : partout en Europe occupée, la résistance active fut le fait d’une minorité. Loin des récits héroïques reconstruits après coup, les sociétés résistent peu, surtout lorsque la peur, l’habitude de l’obéissance, l’effondrement des institutions ou le discrédit des élites ont déjà préparé les esprits à l’impuissance — parfois même à l’accommodement avec l’autorité nouvelle.

C’est peut-être l’une des leçons les moins confortables de cette histoire : un régime autoritaire n’a pas besoin que toute une population l’approuve. Il lui suffit que la majorité ne s’oppose pas à lui.

Dans les moments où, avec une déconcertante facilité, dans toutes l’Europe et même ailleurs, des victoires s’obtiennent sur le terreau de la haine et de la discrimination envers les plus faibles de populations déjà marginalisées, il ne faut jamais compter sur la vox populi.

Bien au contraire. C’est justement dans ces moments de poignante inquiétude que les esprits se délitent, que les âmes se fragilisent, et que s’installe une déprime autant sociale que morale.

Il convient donc de ne pas croire aux exclamations péremptoires d’une démocratie déjà moribonde. Lichée et cadavérisée par une pseudo-élite inculte, indifférente, incompétente, et surtout nihiliste des valeurs morales et spirituelles qui fondent le socle le plus solide d’une nation.

Un petit groupe de dominants qui n’a eu de cesse, jusqu’à présent, de niveler, avec des moyens considérables, le terrain très accidenté d’une histoire qui n’était plus censée se reproduire.

Ce n’est pas parce qu’une démocratie s’est éteinte qu’il faut la blâmer. Il faut blâmer les élites et les peuples qui n’ont pas su la maintenir en vie.24

Quant aux autres — ceux qui s’inquiètent, mais que rassure l’idée de n’être pas concernés par cet énième acte d’infamie envers une catégorie déjà affaiblie de la population — il faut qu’ils sachent une chose.

Si aujourd’hui on leur demande d’abandonner leur voile, on viendra ensuite leur demander de changer de religion. Et quand ils auront changé de religion, on leur demandera de changer de nom.

Et lorsque cela se produira, on exigera ensuite qu’ils changent de peau.

Comme ce sera impossible, nous finirons tous écorchés vifs.

De ma place, j’aimerais simplement rendre hommage à un texte trop souvent tenu à l’écart de la grande littérature mystique européenne, alors même qu’il en prolonge, à sa manière, certains héritages.

J’en lirai donc quelques fragments, volontairement dans le désordre, dans une traduction principalement inspirée de Denise Masson — catholique fervente, qui consacra près de trente années de sa vie en terre arabe à approcher ce texte, à en éprouver la langue, le rythme, le souffle.

Et ce souffle, justement, elle parvint à en restituer quelque chose : une parole étrange, envoûtante, puissante, parfois révolutionnaire, portée par une prose d’une grande beauté et d’une réelle émotion.

« Au nom de Dieu, le Matriciant, Source de toutes les Matrices.

Qu’un peuple ne se moquent pas d’un autre peuple, il se peut qu’il soit meilleur que lui.

Et soyez justes, Dieu n’aime pas les injustes.

Dieu n’impose à personne que ce qu’elle peut endurer.

Il n’y a nulle contrainte en religion !

Et que la haine envers un peuple, ne vous fasse pas commettre d’injustice ! »


  1. Évangile selon Matthieu, 6, 22-23 : « La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière. » Attention à l’orthographe : Galilée, et non « Galillé ».↩︎

  2. Le 31 août 2026, le député Jean-Philippe Tanguy confirme que la mesure figurera au programme de Marine Le Pen pour 2027 ; la sanction envisagée est une amende, dans l’espace public, et la voie privilégiée est désormais le référendum. Voir Public Sénat, « Sanctionner le port du voile par une amende : le RN maintient sa proposition polémique et inconstitutionnelle », 31 août 2026.↩︎

  3. CEDH, S.A.S. c. France, 1er juillet 2014, requête n° 43835/11. La Cour écarte explicitement les justifications tirées de l’égalité des sexes ou de la dignité, et ne retient que l’objectif du « vivre ensemble » lié au visage découvert.↩︎

  4. Comité des droits de l’homme des Nations unies, Yaker c. France et Hebbadj c. France, constatations du 22 octobre 2018 : violation des articles 18 et 26 du Pacte.↩︎

  5. Conseil constitutionnel, décision n° 62-20 DC du 6 novembre 1962 : le Conseil se juge incompétent pour contrôler les lois adoptées par référendum. À noter également : plusieurs constitutionnalistes soulignent que l’article 11 de la Constitution ne permet pas de soumettre au référendum une mesure sans lien avec l’organisation des pouvoirs publics ou la politique sociale de la nation. Il faudrait donc passer par l’article 89 — une révision constitutionnelle.↩︎

  6. Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, articles 1er et 2.↩︎

  7. Discours de Nicolas Sarkozy, président de la République, au palais du Latran, Rome, 20 décembre 2007 (texte disponible sur le site de l’Élysée). Le même discours affirme que « les racines de la France sont essentiellement chrétiennes » et défend une « laïcité positive ».↩︎

  8. Enquête Trajectoires et Origines 2 (Insee-Ined, 2019-2020) : 10 % de la population âgée de 18 à 59 ans en France métropolitaine se déclare musulmane, contre 29 % catholique. L’islam est la deuxième religion déclarée du pays.↩︎

  9. Voir Ghaleb Bencheikh et la linguiste Salam Diab-Duranton, citées par Slate, « Comment l’“islamisme” est-il devenu un extrémisme ? » : le mot désigne la religion elle-même de la fin du XIXe siècle jusqu’au début des années 1970 ; son sens contemporain se diffuse largement à partir des travaux de Gilles Kepel dans les années 1990.↩︎

  10. Ministère des Armées, fiche « Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDj) », mise à jour du 2 octobre 2025 : « près de 1 500 militaires ».↩︎

  11. Camp Lemonnier : plus de 4 000 personnels, seule base permanente américaine en Afrique. La base japonaise, ouverte en 2011, est la seule installation militaire permanente du Japon à l’étranger depuis 1945. La base de soutien chinoise a été inaugurée en août 2017 ; c’était alors la première base militaire chinoise hors de Chine. Voir Al Jazeera, « “Our geography is our oil”: why Djibouti hosts many foreign military bases », 8 avril 2026.↩︎

  12. Lettre de Napoléon III au maréchal Pélissier, 6 février 1863. Voir la Fondation Napoléon, « Le royaume arabe d’Algérie ».↩︎

  13. Sénatus-consulte du 14 juillet 1865 : les musulmans et les juifs d’Algérie sont français, mais l’accès à la pleine citoyenneté est subordonné à la renonciation au statut personnel. Les naturalisations de musulmans d’Algérie resteront très marginales jusqu’en 1962 — quelques milliers, selon les décomptes historiques, sur une population de plusieurs millions.↩︎

  14. Fondation Napoléon, « Napoléon III et Abd el-Kader ». Libération à Amboise le 9 octobre 1852, pension de 150 000 francs ; environ 1 500 personnes sauvées lors des massacres de Damas de juillet 1860 ; grand cordon de la Légion d’honneur décerné par Napoléon III, et ordre du Medjidié par le sultan ottoman.↩︎

  15. Ministère des Armées, Chemins de mémoire, « 1914-1918 : les soldats coloniaux d’Afrique du Nord ».↩︎

  16. Loi de finances de 1920 : subvention de 500 000 francs accordée à la Société des habous et des lieux saints de l’islam pour l’édification d’un institut musulman comprenant mosquée, bibliothèque et salle de conférences (rapport d’Édouard Herriot).↩︎

  17. Inauguration du 15 juillet 1926, en présence de Gaston Doumergue et du sultan Moulay Youssef ; la mosquée est explicitement présentée comme un hommage aux morts musulmans de 1914-1918.↩︎

  18. Insurrection malgache de 1947 : bilan de 89 000 morts avancé par une mission d’information de l’état-major en 1948, révisé à 11 342 par les autorités coloniales en 1950 ; Jean Fremigacci estime qu’« il a pu y avoir jusqu’à 40 000 morts, mais plus des trois quarts sont imputables à la maladie et à la malnutrition ». Certains chercheurs malgaches avancent des chiffres bien supérieurs. Recommandation : dire « entre 11 000 et 89 000 selon les sources, plusieurs dizaines de milliers selon les historiens » — c’est plus fort que n’importe quel chiffre unique, parce que c’est l’incertitude elle-même qui accuse.↩︎

  19. Massacre de Moramanga (mai 1947) : 166 prisonniers enfermés dans des wagons plombés et mitraillés. L’expression « premiers vols de la mort » est employée par plusieurs historiens à propos de Madagascar 1947, avant leur systématisation en Algérie puis en Amérique latine.↩︎

  20. Estimations recoupées : 28 500 militaires français tués et 65 000 blessés ; 300 000 à 460 000 morts algériens selon l’historiographie française (contre 1,5 million selon la thèse officielle algérienne) ; 30 000 à 90 000 harkis tués ; environ un million de civils regroupés (rapport Rocard, 1959) ; environ un million de rapatriés en 1962.↩︎

  21. Primo Levi, Si c’est un homme, préface de 1947, traduction française de Martine Schruoffeneger, Julliard. Le texte s’arrête sur « il y a le Lager » et se poursuit : « c’est-à-dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. » Ne pas paraphraser cette citation : la lire mot à mot, c’est le cœur du texte.↩︎

  22. Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, publié en 1947, tiré des carnets tenus par ce philologue juif allemand entre 1933 et 1945. Sa thèse centrale : la langue est le vecteur principal de l’empoisonnement idéologique, par des mots et des tournures « absorbés mécaniquement et inconsciemment ».↩︎

  23. La Légion française des combattants, créée le 29 août 1940, revendiquait environ 1,6 million d’adhérents à son apogée.↩︎

  24. Recherche effectuée : cette formule ne correspond à aucune citation attestée. Elle est donc de vous, et vous pouvez la revendiquer comme telle.↩︎