Retour au menu Liseuse Studio

Cycle III — Exégèse d’une infamie

Ouverture

« Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que “l’étranger c’est l’ennemi”. Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager ; c’est-à-dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme.

Primo Levi

Si c’est un homme – édition Pocket Julliard – Traduit de l’italien par Martine Shruoffeneger.

Préambule

Il faut prendre cet avertissement avec précision. Non parce que notre époque serait celle de Primo Levi, ni parce que l’histoire reproduirait mécaniquement les mêmes événements. Elle ne le fait jamais. Les circonstances changent, les institutions changent, le vocabulaire change. Ce qui demeure, en revanche, ce sont certaines dispositions humaines : la peur de l’autre, la généralisation, le besoin de désigner une cause simple à des situations complexes, puis la possibilité de transformer progressivement cette représentation en norme collective.

Primo Levi aura consacré une grande partie de son œuvre à l’étude de ces mécanismes. Auschwitz fut d’abord pour lui une expérience vécue, dont il fallait témoigner avec exactitude. Mais son travail dépassa progressivement le seul témoignage. Il chercha à comprendre comment des hommes ordinaires, placés dans certaines structures, soumis à certaines doctrines et à certaines formes d’obéissance, pouvaient participer à des systèmes dont les conséquences devenaient monstrueuses. Sa formation de chimiste apparaît jusque dans son écriture : observer, distinguer, résister aux explications trop générales, ne pas confondre les responsabilités, ne pas simplifier ce qui ne peut l’être. Il ne renonce jamais au jugement moral, mais il refuse de le substituer à l’examen.

C’est ce qui rend son avertissement si important. Levi ne commence pas par le camp. Il commence par une idée beaucoup plus commune : « l’étranger, c’est l’ennemi ». Tant qu’elle demeure diffuse, cette idée peut ne produire que des paroles, des attitudes ou des injustices dispersées. Mais elle change de nature lorsqu’elle devient une prémisse admise. À partir de cet instant, une société peut construire un raisonnement apparemment cohérent sur une proposition initiale qui ne l’est pas. Le préjugé trouve alors son vocabulaire, ses justifications, ses catégories. Il peut entrer dans les institutions, puis dans le droit. Le danger signalé par Levi ne tient donc pas seulement à la violence visible. Il réside aussi dans la transformation progressive d’une représentation de l’autre en catégorie administrative.

Cette question rejoint directement celle qui traverse les premiers cycles des Gens de la Source : celle du regard juste. Dans La Lampe du corps, nous avions proposé de comprendre l’œil sain comme un regard capable de reconnaître ses propres filtres et de ne pas confondre ses peurs, ses désirs ou ses préjugés avec la réalité de ce qu’il observe. Primo Levi nous conduit ici vers une conséquence collective de cette maladie du regard. Une représentation fausse ou simplifiée d’un individu peut rester une erreur personnelle ; appliquée à un groupe, répétée, normalisée puis inscrite dans une règle commune, elle acquiert une puissance tout autre.

Nos sociétés connaissent aujourd’hui des tensions identitaires profondes. La mondialisation, l’uniformisation de nombreux modes de vie, l’affaiblissement de certaines références communes et les transformations rapides des sociétés produisent chez une partie de la population un sentiment de perte ou d’insécurité culturelle. Dans ces périodes, les doctrines qui désignent clairement un responsable disposent d’un avantage considérable : elles simplifient. Elles rendent intelligible ce qui semblait confus. Une population, une religion, une origine ou un signe visible peuvent alors devenir le support d’inquiétudes qui les dépassent largement. L’avertissement de Levi consiste précisément à nous rappeler qu’il faut examiner ces opérations avant qu’elles ne paraissent naturelles.

Il ne s’agit pas pour autant d’assimiler toute mesure contestable aux politiques du fascisme ou du nazisme. Ce serait historiquement faux et intellectuellement inutile. L’intérêt de Levi est ailleurs : il fournit un instrument permettant d’observer comment une catégorie se constitue, comment elle se charge progressivement de significations, comment une population cesse d’être perçue dans la diversité de ses situations particulières pour devenir un problème abstrait. Avant de comparer des époques, il faut comparer les mécanismes. Avant de condamner une conséquence, il faut retrouver la prémisse qui l’a rendue pensable.

C’est à partir de cette méthode que nous allons examiner la question du voile musulman et les dispositions législatives qui prétendent le réglementer ou l’interdire dans certains espaces. Le voile peut recouvrir des réalités extrêmement différentes : pratique religieuse, héritage familial, convention sociale, contrainte, choix personnel, marque culturelle, rapport au corps ou combinaison de plusieurs de ces éléments. Le réduire à une signification unique revient déjà à produire une abstraction. Notre travail consistera donc d’abord à retrouver les personnes derrière le signe, puis à examiner les raisonnements qui permettent de passer d’un vêtement porté par certaines femmes à une catégorie politique susceptible de faire l’objet d’une interdiction.

La question centrale n’est donc pas seulement : que pensons-nous du voile ? Elle est plus exigeante : qu’avons-nous décidé de voir lorsque nous regardons celle qui le porte ?

Chapitre 1 — la Laïcité trahie

Le 31 août 2026, un cadre du parti donné favori pour la prochaine élection présidentielle est venu confirmer, sur un plateau, que l’interdiction du voile musulman figurerait bel et bien au programme de 2027. Interdiction dans l’espace public. Assortie d’une amende.

Il a beaucoup été question, dans les débats, de palabrer sur les possibilités et les impossibilités techniques de l’application d’une telle loi.

Je veux régler ce débat tout de suite, parce qu’il n’est pas pertinent.

L’histoire nous enseigne une chose simple et glaçante. Dès qu’un système politique de type autoritaire s’installe, quelle que soit son obédience, il se révèle plus performant qu’une véritable démocratie pour une seule chose : le contournement ou de détournement des lois.

Les verrous juridiques n’ont jamais tenu contre une volonté déterminée. Ils tiennent contre l’hésitation, jamais contre la décision.

Ensuite, il est toujours question de la laïcité. Puisque ce débat a été longtemps médiatisé, orienté par certaines élites, et confusément compris par la majorité des citoyens, il convient de rappeler ce qu’elle est.

La laïcité n’est pas l’interdiction de la pratique religieuse dans l’espace public. Elle est la neutralité des institutions publiques à l’égard de toutes les religions, garantissant la liberté de conscience de chaque membre de la communauté nationale. La loi de 1905 le dit en deux articles : la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes ; la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. La contrainte pèse sur l’État. Pas sur le citoyen.

Pour clarifier : les élus, les agents de la fonction publique dans l’exercice de leurs fonctions ne doivent en aucun cas afficher leur préférence et ni leur mépris, à l’égard d’une religion. Voilà la définition exacte de la laïcité et son interprétation pratique.

La laïcité est donc une contrainte sur l’état et ses agents, jamais sur ses citoyens. Pourquoi alors ce renversement, cette compréhension totalement inversée de la laïcité opérée par la plupart des responsables politiques dans ce pays et voire un mépris de la laïcité au plus haut sommet de l’Etat.

Ensuite — et c’est probablement le plus important pour un pays aussi regardé que la France, notamment au regard de son héritage post-colonial — qu’apporterait cette loi à l’ensemble de la société française, si elle venait à être promulguée et appliquée de la manière la plus ferme possible ?

Mais avant de développer ces questions, intéressons-nous d’abord sur les motivations de ce projet de loi. Il en dit long sur le niveau d’ignorance d’une société, et sur le fourvoiement des élites intellectuelles censées éclairer le débat.

Chapitre 2 — Le sens des mots, le poids de la justice sémantique

Dans l’histoire des lois scélérates, la peur fantasmée est toujours le meilleur des terreaux décisionnels. La peur n’est pas rationnelle. Elle est un instinct plus ancien que notre langage, antérieure même à notre humanité, puisque les mécanismes qui l’actionnent sont logés dans les structures les plus archaïques de notre cerveau. Elle a très peu évolué. On peut lui faire dire à peu près n’importe quoi, à condition de la nourrir avec les bons mots.

Cette interdiction — ou plutôt ce projet, car il n’est pas encore acté malgré la forte adhésion que révèlent les sondages — est une infamie. Sur le plan moral, sur le plan politique, sur le plan culturel. Et elle est d’abord une imposture sur le plan de la langue.

Ce projet est le résultat d’une longue compénétration, étalée sur plusieurs décennies, et il n’est pas l’œuvre exclusive de l’obédience politique qui le porte aujourd’hui. Il repose sur la peur d’une idéologie mortifère que l’on a appelée, en Occident, « l’islamisme » — et que l’on nomme tout autrement dans les pays où elle a fait le plus de morts.

Or ici, on a fait exactement l’inverse. On a forgé un mot qui empêche de penser.

Affirmer que l’on combat « l’islamisme », dans un pays où l’islam est la deuxième religion nationale, c’est au mieux une aberration sémantique, au pire une idiotie politique. Ou, plus grave encore, une volonté délibérée, in ovo, de semer la confusion dans les esprits et les préparer, in fine, au rejet.

Tout simplement parce que le mot « islamiste » a d’abord désigné, pendant plus d’un siècle, ceux qui professent l’islam. Ce n’est pas une opinion : c’est de la lexicographie. Jusqu’au début des années 1970, dans la langue française, « islamisme » était un simple synonyme d’islam. Le glissement vers le sens actuel est récent — il s’installe dans les années 1980 et se fixe dans les années 1990 lors de la montée des mouvements identitaires religieux dans le monde musulman.

En arabe, l’adjectif islâmî signifie simplement « islamique » : al-maktaba al-islâmiyya, dans tout le monde arabe, ce n’est qu’une librairie religieuse, l’équivalent exact d’une librairie évangélique aux États-Unis. Traduisez mot à mot, et vous obtenez « librairie islamiste ».

Pour toutes les autres religions, nous disons « extrémiste ». Extrémiste chrétien. Extrémiste hindou. Extrémiste juif. On pourrait égrener normalement toutes les religions existantes pour qualifier les personnes qui sont dans la démesure, la radicalité et ont une interprétation extrême et identitaire de la religion. Curieusement, en France notamment, nous avons construit un mot à partir du nom même de la religion.

Si la France, l’Europe et, plus largement, le monde occidental ont été touchés par les vagues d’une idéologie religieuse identitaire et extrémiste, ils l’ont été sans commune mesure avec les sociétés arabes, qui en furent les premières victimes. Pourquoi, dès lors, ne pas s’être tournés vers celles qui avaient appris à la nommer et, lorsque les ingérences extérieures ne venaient pas l’attiser, à la contenir ?

Lorsqu’un mal est identifié, on ne confie pas le diagnostic à ceux qui l’ont observé de loin, encore moins à ceux dont les choix ont parfois contribué à l’aggraver : on se tourne vers ceux qui l’ont affronté, qui en connaissent les symptômes, les causes, les rechutes et les moyens de l’éradiquer.

C’est pourtant l’inverse qui s’est souvent produit : on ne s’est pas tourné vers les spécialistes, mais vers les charlatans. L’expérience des sociétés directement frappées par ces idéologies a été reléguée au second plan, tandis qu’on accordait davantage de crédit à des grilles de lecture élaborées depuis des pays dont les interventions avaient parfois précisément contribué à créer le chaos où ces groupes ont prospéré.

Ce renversement de l’expertise en dit long : sur l’aveuglement, sans doute ; sur le mépris et la condescendance, certainement ; mais surtout sur cette dépendance intellectuelle qui pousse certaines élites à préférer la parole du centre dominant à celle de ceux qui ont réellement vécu, combattu et compris le mal.

Car enfin, comment nomme-t-on le mal « islamiste », là-bas, chez ceux qui savent ?

Chapitre 4 : Petit lexique à l’attention des politiques

At-tatarruf ad-dînî التطرّف : l’extrémisme religieux. C’est le terme officiel en Égypte, en Jordanie, au Maroc, en Arabie saoudite. Il désigne l’excès, pas la foi. Notons que la désinence « Islam » y est absente.

Al-khawârij : les dissidents, ceux qui sont sortis. Le mot vient du VIIe siècle, des premiers schismatiques qui quittèrent le camp d’Ali Ibn Abi Talib, neveu et gendre du Prophète, et firent de l’excommunication un préalable au meurtre. Il est aujourd’hui réemployé par les autorités religieuses pour désigner les groupes armés usant de la violence systématique.

Al-ghulûw الغلوّ : l’exagération doctrinale, la démesure. Il désigne ceux qui déforment les textes et les interprètent au-delà de toute limite. Un terme classique, technique, redoutablement précis.

At-takfîriyyûn التكفيريون: les takfiristes. Et celui-là fait froid dans le dos, parce qu’il nomme la logique qui a ensanglanté l’Algérie et le Moyen-Orient : elle s’attaque d’abord aux musulmans eux-mêmes, en les déclarant mécréants.

La plus mortifère des désinences, et la plus exacte.

On pourrait également parler de djihadisme الجهادية, mais le terme exige ici une précaution particulière. Dans les sociétés arabes et musulmanes, le mot djihad possède une profondeur historique que son usage contemporain en Occident tend souvent à écraser. Il désigne d’abord l’effort, la lutte, le combat engagé pour une cause ; et il fut aussi mobilisé pour nommer certaines résistances à la conquête et à la domination coloniales.

Le mot moudjahid — littéralement, « celui qui mène le djihad », celui qui lutte — en porte encore la mémoire. En Algérie notamment, il demeure associé aux combattants de la guerre d’indépendance, dont les orientations politiques à cette époque pouvaient être nationalistes, socialistes, révolutionnaires ou marxistes sans que le terme lui-même désigne une appartenance idéologique ou religieuse précise.

Et enfin, le seul terme unanimement reconnu : al-irhâb, le terrorisme, et al-irhâbiyyûn, les terroristes. Là encore, c’est vague, et galvaudé selon le contexte : le mot sert aujourd’hui dès qu’un mouvement de résistance s’oppose au pouvoir en place. En France, tous les résistants étaient qualifiés de terroristes par l’occupant nazi et par Vichy. Tous. Sans exception.

Nous avons vu apparaître, dans plusieurs pays arabes confrontés au terrorisme de chaos, des formules d’une grande justesse destinées à briser précisément cet amalgame entre violence, religion et appartenance nationale :

« Al-irhâb lâ dîn lahu wa lâ watan » — autrement dit : « Le terrorisme n’a ni religion ni patrie. »

La formule est forte parce qu’elle refuse d’accorder au terroriste ce qu’il cherche souvent à s’approprier : une légitimité religieuse et une représentation collective. Elle le retranche à la fois de la foi qu’il prétend incarner et du peuple qu’il prétend défendre. Alors pourquoi, malgré ce vocabulaire riche, précis, déjà disponible et forgé par ceux-là mêmes qui ont enterré leurs morts, employer presque toujours le terme qui rattache d’emblée le phénomène à la religion tout entière ?

Pourquoi choisir le mot le plus chargé, celui qui exige justement, pour être compris, une distinction que beaucoup ne possèdent pas entre islam et islamisme ?

À force de brouiller ainsi les catégories, on ne décrit plus seulement un phénomène : on installe un soupçon. Et ce soupçon finit par déborder les groupes visés pour atteindre l’ensemble d’une communauté nationale, jusqu’à rendre pensables — puis rationnelles en apparence — des politiques d’exclusion qui, autrement, auraient semblé inacceptables.

Chapitre 4 — Une histoire populaire du voile

Parler du « voile musulman » comme d’un objet unique, c’est déjà avoir choisi son camp. Il existe autant de manières de le porter, de le comprendre et de le signifier qu’il existe de sociétés musulmanes.

Celui de Turquie ne se porte pas comme celui du Maroc, d’Algérie, de Syrie, de La Réunion, des Comores, du Sénégal, du Togo, du Bénin, du Mali ou de Djibouti. La liste n’est pas exhaustive.

Le voile est d’abord un marqueur culturel ancien. Il a existé dans quantité de cultures et de traditions religieuses — nous n’irons pas sur ce terrain. Retenons seulement ceci, qui est juste et vérifiable : un foulard n’est pas, en lui-même, le signe d’un extrémisme ni d’une lecture radicale.

Le voile qui couvre les cheveux est un usage immémorial. Les lois assyriennes du XIIᵉ siècle avant notre ère le réservent déjà aux femmes libres et l'interdisent aux esclaves : il est alors un marqueur de statut, non de culte. On le retrouve en Grèce, à Rome, à Byzance, chez les femmes juives et chez les chrétiennes du pourtour méditerranéen. L'islam ne l'invente pas. Il en hérite, comme il hérite d'autres usages de la région.

Les formes qui effacent le visage — niqab, burqa — relèvent d'aires géographiques étroites. Comme marqueurs identitaires, et bientôt politiques, elles sont récentes. Elles demeurent minoritaires partout, y compris en terre d'islam.

La modernité a nivelé une part de ces différences. Chez les jeunes femmes, le voile est plus simple, parfois plus élégant, souvent absent. Il demeure pourtant. Parce que dans la plupart des sociétés musulmanes, il n'est pas d'abord un signe religieux : il est un signe de bienséance et de tenue, une manière de se présenter devant les autres. Le foulard et le châle des Européennes, jusque dans les années cinquante, disaient à peu près la même chose. Une femme ne sortait pas en cheveux. L'Église le prescrivait ; l'usage, le plus souvent, suffisait à l'imposer.

Ici il faut être précis, sous peine de commettre une erreur de méthode. L'Europe a connu, dans les années soixante, une libération dont le vêtement fut l'emblème : on a ôté le foulard, raccourci la jupe, et l'on a tenu ces gestes pour la mesure même de l'émancipation. Projeter cette équation ailleurs est une reconstruction culturelle a posteriori. Elle suppose que le degré de liberté d'une femme se lit sur son corps, et qu'il s'y lit partout de la même façon.

Les femmes des pays musulmans ont, elles aussi, gagné du terrain sur un système patriarcal très prégnant : l'école, l'université — où elles sont aujourd'hui majoritaires dans plusieurs de ces pays —, le salaire, la propriété, la contraception, le divorce. Ces gains sont réels et mesurables. Ils n'ont pas transité par le vêtement. C'est tout ce que l'on peut dire, et c'est déjà beaucoup : deux trajectoires, deux emblèmes, et aucune raison de tenir l'un pour l'étalon de l'autre.

Expliquer le voile, ses usages et ses significations, demanderait une encyclopédie : historique, sociologique, culturelle, psychologique, religieuse. Cet effort, personne ne l’entreprend jusqu’au bout.

En revanche, des hommes qui ignorent tout de ces réalités se déclarent prêts à légiférer. Au nom de la libération des femmes.

Comme si cette proposition scélérate, comme si ce projet infâme pouvait les laver de leur mutisme — ce silence si commode qui les saisit dès qu'il s'agit des violences sexuelles commises par des puissants, et du procès médiatique qu'on fait ensuite à celles qui osent les dénoncer.

Mais alors, pourquoi cette obstination à confondre l’islam avec le radicalisme, l’extrémisme, puis, par glissement, avec l’intention terroriste ? Pourquoi, dans un monde travaillé de toutes parts par les paniques identitaires, laisser s’installer les premiers ressorts d’une logique de persécution plus vaste ?

Parce que ces mécanismes ne commencent jamais par la violence ouverte. Ils commencent par les mots. Par les amalgames. Par les catégories. Par cette idée, si commode, qu’une population entière puisse devenir suspecte au nom des actes d’une poignée.

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter le fil. Revenir à ce que fut la relation de la France à l’islam, avant qu’elle ne devienne ce qu’elle est.

Chapitre 5 — Une brève histoire de l’islam en France

L’islam n’est pas entré en France par la fenêtre. Il est entré par la grande porte de la colonisation, et c’est un empereur qui la lui a ouverte.

L'islam n'est pas entré en France par la fenêtre. Il est entré par la grande porte de la colonisation.

Le 6 février 1863, Napoléon III écrit au maréchal Pélissier : « Je suis aussi bien l'Empereur des Arabes que l'Empereur des Français. » Du calcul, bien sûr. Mais un calcul qui suppose que l'on tienne cette religion pour une alliée, non pour une menace. L'empire s'étend, la France se retrouve à la tête de plusieurs millions de sujets musulmans, et elle laisse la juridiction musulmane s'exercer. Pas seulement au loin : à Mayotte, département français, le cadi a jugé les mariages et les successions jusqu'au 3 juin 2010. Sous la République, dans la République.

Pendant plus d'un siècle, la laïcité a donc été interprétée sobrement. On ne demandait à personne de cesser d'être ce qu'il était. On demandait à l'État d'être neutre.

Elle a tenu sous le feu. Entre 1914 et 1918, près de 294 000 hommes d'Afrique du Nord servent sous le drapeau français : 28 200 morts. La Grande Mosquée de Paris, inaugurée le 15 juillet 1926, honore « l'amitié franco-musulmane scellée dans le sang ». Le 15 août 1944, sur les 260 000 hommes débarqués en Provence, près de 90 % viennent d'Afrique du Nord. Le rang de vainqueur et le siège au Conseil de sécurité, ce pays les doit, pour une part décisive, à des soldats musulmans.

Puis, dans les années soixante, la France a besoin de bras. Elle les fait venir des pays qu'elle vient tout juste de quitter. C'est la même relation qui se prolonge, sans le drapeau : on recrute là où l'on commandait hier, on loge en foyers, on paie au tarif de l'ancien sujet. En 1975, plus de sept cent mille travailleurs algériens sont sur le sol français.

Ici il faut être précis, car tout le malentendu naît de ce moment. L'islam qui s'implante n'est pas celui des grandes bibliothèques du Caire ou de Fès. C'est un islam rural, pauvre, peu lettré, profondément conservateur — l'islam humble de gens qui travaillent, qui prient sans bruit.

Et il arrive dans un pays dont la laïcité s'était forgée contre une Église : un duel ancien, réglé, entre deux puissances qui se connaissaient de longue date. Cette laïcité-là présuppose une religion qui recule, qui consent à se retirer dans le privé comme le catholicisme avait fini par le faire. Elle rencontre des hommes pour qui la religion n'était pas une institution vaincue, mais la seule chose que la colonisation ne leur avait pas prise : ni la terre, ni la langue de l'école, ni le nom des rues. La prière. On ne demande pas à quelqu'un de ranger au privé ce qui lui tient lieu de dernier bien.

Le rejet est immédiat. Plus dur que pour les Italiens, les Polonais, les Portugais.

Les années soixante-dix ont pourtant connu autre chose : peu de voiles, les mêmes jeans, le même rock, les premiers flirts intercommunautaires. Une fraternité maladroite, et réelle. Elle n'a pas tenu. À l'embauche, le rejet reste instinctif, dans toutes les couches de la société. La seconde génération grandit dans l'humiliation douce, la vexation silencieuse — et dans les bavures, qui, elles, deviendront bruyantes.

Alors vient le retournement. Ces jeunes gens, en défense identitaire, ne reprennent même pas les marqueurs de leurs parents : le soufisme du grand-père, le maraboutisme du village, l'islam des confréries. Trop humble. Trop vaincu.

Ils vont boire aux courants venus de la péninsule arabique, bâtis sur la relecture sélective d'un théologien mort en 1328 — un islam qui ne se pense plus comme spiritualité apaisée, mais comme réaction.

Et cette eau-là, quelqu’un la finance. Fondée à La Mecque en 1962, la Ligue islamique mondiale diffuse méthodiquement ses pétrodollars sur tous les continents afin d’y promouvoir une lecture uniforme, rigoriste et autoritaire de l’islam, conforme au modèle du royaume — un royaume dont la stabilité demeure garantie par Washington. Des ouvrages interdits dans des pays musulmans plus apaisés ont pourtant circulé librement en France, dans l’indifférence politique, comme si ces affirmations identitaires ne concernaient qu’une population extérieure, appelée tôt ou tard à se dissoudre dans un nihilisme spirituel d’État assumé.

Pendant des décennies, l’État français a fait quelque chose de plus étrange que l’abandon : il a largement sous-traité l’organisation du culte musulman aux pays d’origine. L’Algérie, le Maroc et la Turquie ont envoyé, formé ou rémunéré des imams ; leurs réseaux ont pesé sur les fédérations et sur certaines mosquées. Des financements étrangers ont également existé, notamment en provenance de ces États et de l’Arabie saoudite, même s’ils sont restés minoritaires dans le financement global du culte. Le Sénat avait donné à cette organisation un nom très juste : l’islam consulaire. Sénat

Tout s’est passé comme si l’islam demeurait une religion étrangère pratiquée en France, plutôt qu’une religion désormais installée dans la société française. Une religion d’immigrés provisoirement présents, dont Alger, Rabat ou Ankara pouvaient continuer à administrer une partie des cadres spirituels. L’État finit par reconnaître l’impasse et annonça la fin des imams détachés ; mais les influences étrangères, elles, ne disparaissent pas avec une décision administrative. elysee.fr

Le résultat est une organisation fragmentée, traversée par des héritages nationaux, des fédérations concurrentes et des autorités qui ne parlent pas toujours d’une même voix. Jusqu’à produire des situations presque absurdes : en 2026, les principales institutions musulmanes françaises ne s’accordèrent même pas sur la date du premier jour du Ramadan. Cette divergence ne relevait pas seulement de rivalités géopolitiques — elle procédait aussi de méthodes différentes de détermination du calendrier — mais elle révélait une réalité plus profonde : plusieurs décennies après son installation durable en France, l’islam français peine encore à disposer d’un cadre commun réellement autonome.

Le pire suit. Le takfirisme déferle sur l'Algérie après l'interruption du scrutin de janvier 1992 : dix ans de guerre civile, de soixante mille à cent cinquante mille morts. Le 25 juillet 1995, la guerre passe la Méditerranée ; la bombe du RER B à Saint-Michel fait huit morts. Des garçons qui n'attendaient plus rien de leur pays, séduits par un format qui se disait révolutionnaire et n'offrait que la terreur. S'ils y ont cru, c'est qu'ils en éprouvaient le besoin : le besoin de justice, celui qu'on porte en soi quand on a grandi sous l'humiliation. Il est facile de recruter des affamés de justice. Il suffit de leur promettre la satiété. Les chercheurs parlent alors d'une islamisation de la radicalité, et non d'une radicalisation de l'islam.

Comme toutes les modes, celle-ci s'est essoufflée, et lourdement, depuis que le partage intellectuel est devenu vif et incontrôlable. Les petits-enfants des ouvriers de 1975 sont français. Ils le savent, ils ne le demandent plus. Ils ont traversé les errements de leurs aînés et ils en sont revenus. Ils ne réclament pas qu'on les admette : ils demandent qu'on cesse de leur poser la question.

Il aura fallu trois générations. C'est le délai normal — celui qu'il a fallu aux Italiens, aux Polonais, aux Portugais, et personne n'a songé à le leur reprocher.

Et c'est précisément au moment où cela s'apaise qu'on choisit de rouvrir la plaie.

Chapitre 6 — Français, si vous saviez…

Réfléchissons urbi et orbi : pour le pays d’abord ; pour le monde, ensuite.

Partons d’un postulat simple : la loi est votée, promulguée, appliquée. Inutile d’en discuter la faisabilité.

Regardons donc ce que cela donne dans la vie ordinaire.

Un parc public. À l’entrée, un pictogramme sans ambiguïté : le visage stylisé d’une femme voilée, barré d’un trait rouge.

Une dame s’y promène avec ses enfants et ses petits-enfants. Des passants la remarquent, estiment qu’elle enfreint la loi, préviennent les forces de l’ordre. Les agents interviennent. On lui demande de retirer son voile. Elle refuse. Elle est verbalisée. Quelques mots sont échangés. Des téléphones se lèvent. La scène est filmée.

Quelques heures plus tard, les images tournent en boucle.

Et l’on apprend alors que cette femme est la mère d’un soldat français tué sur le sol national lors par un délinquant apprenti terroriste.

Alors quoi ?

Alors il ne s’agit plus d’un morceau de tissu. Il s’agit d’un État qui, d’une main, a décoré cette femme et rendu les honneurs à son fils — et qui, de l’autre, lui interdit de paraître dans l’espace commun telle qu’elle s’y est toujours présentée.

Je ne fais qu’avancer la pendule.

Et l’onde de choc ne s’arrêtera pas aux frontières.

Il faut penser aux Français de l’étranger. Là-bas, dans des pays où l’on distingue parfaitement un mouvement révolutionnaire armé d’une femme simplement voilée, une telle politique sera reçue avec une incompréhension autrement plus profonde qu’ici — et viendra s’ajouter à un contentieux déjà lourd : colonisations, guerres, interventions, humiliations successives.

Même si cette colère demeure d’abord numérique, ses effets seront très concrets. Certains devront faire profil bas. D’autres rentreront dans un pays qu’ils ne reconnaissent plus. Et quelques-uns deviendront, malgré eux, les représentants d’une politique qu’ils n’ont ni choisie ni soutenue.

Car l’humiliation collective ne reste jamais assignée à celui que l’on vise.

On n’humilie jamais seulement une femme. On atteint ceux qui lui ressemblent, ceux qui l’aiment, ceux qui partagent sa culture et son histoire. Et par ricochet, ceux qui ressemblent à celui qui l’a humiliée en deviennent comptables, sans y avoir jamais consenti.

Voilà le mécanisme.

Et le monde, pendant ce temps, regarde. Certains, d’ailleurs, regardent avec satisfaction.

Car si peu de voix éminentes s’élèvent, chez nos alliés de longue date, contre ces premières mesures vexatoires et infamantes, c’est qu’il y a là des calculs revanchards qui dépassent de très loin les capacités de projection de nos pseudo-élites.

Pour qui a connu l’antichambre des grandes chancelleries, la France demeure la puissance énervante, la puissance perturbatrice, dès qu’il s’agit des droits fondamentaux, du droit de la guerre, de l’environnement — et surtout de ce modèle social que brandissent, aux États-Unis comme en Europe, les opposants au libéralisme intégral.

Sa destruction progressive était un vœu pieux de ces nations revanchardes, qui ont assisté au déclin patrimonial français — l’anse la plus solide de son rayonnement — et à l’affaiblissement de sa diplomatie, jadis redoutable, portée par un réseau d’alliances anciennes et intelligentes.

Il est clair que beaucoup chercheront à voir ce pays sombrer de l’intérieur. Ils n’ignorent rien de ce qui se joue. Pire : ils y concourent probablement.

Il convient donc, sans être grand devin, d’expliciter ce que l’histoire — et la fatale prévisibilité humaine dans l’expression des haines — a toujours su prévoir mieux qu’un bulletin météorologique.

Chapitre 7 — La possibilité d’une guerre, l’extension du domaine de la persécution

Reprenons à présent la préface de « Si c’est un Homme » de Primo Levi, chimiste italien, survivant d’Auschwitz, grand arpenteur de l’âme humaine.

« Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que “l’étranger c’est l’ennemi”. Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager ; c’est-à-dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme.

Il faut entendre ce que Levi dit exactement. Dès lors qu’un État — c’est-à-dire l’ensemble des moyens de violence légale dont il dispose — érige en dogme un syllogisme dont la prémisse majeure désigne en ennemi un membre d’une communauté, la suite ne relève plus de la passion. Elle relève de la cohérence. Et la cohérence, elle, ne s’arrête jamais d’elle-même.

Les idéologies identitaires, historiquement favorables aux humiliations dès qu’elles s’en prennent aux plus faibles, n’ont cessé de remettre en cause les méthodes paroxystiques ayant conduit à la destruction des juifs d’Europe. Elles les ont minorées ou récusées, partiellement ou totalement. Par l’un de ces caprices de l’hIstoire, ces mêmes courants se sont subitement portés en première ligne de la défense de la mémoire juive. Contre toute attente. Contre toute cohérence.

Pourquoi ? Parce qu’il ne faut pas s’aliéner un nouvel allié dans le combat contre le fameux « islamisme ». Ou, pour parler clairement : dans la haine de l’islam et de l’ensemble des musulmans, tout simplement.

Ce changement de cap dans la rationalisation d’une haine endémique peut paraître surprenant, grossier, pathétique. Il n’a pourtant qu’un seul but : former une alliance contre nature avec l’ancien paria européen.

Le judéo-bolchevisme fut le danger mortel de l’Europe bien avant le second conflit mondial. Aujourd’hui refait surface « l’islamo-gauchisme » — assez risible, il faut le dire, tant l’effort a été mince pour produire autre chose qu’un copié-collé grossier.

Les héritiers de Victor Klemperer n’auront guère à se forcer pour reprendre les carnets du bon maître. Car ce qu’il a fait pour son livre, « la Langue du Troisième Empire »—qu’il notait jour après jour, dans sa chambre de « maison de juifs » en plein cœur de l’Allemagne nazi, en observant comment un régime empoisonne un peuple non par des discours mais par des mots isolés, des tournures, des formes syntaxiques répétées jusqu’à être absorbées mécaniquement.

Pour atteindre le climax des persécutions, pour atteindre l’ultime « solution » aux problèmes fantasmagoriques des besogneux de la haine, il suffit généralement — l’histoire nous le rappelle — d’une guerre.

Car voici ce que permet la guerre. Elle aggrave les souffrances des peuples qui la subissent, et qui la subissent avec la plus grande résignation. La logique est imparable : la guerre autorise tous les excès, non pas parce qu’une guerre serait intrinsèquement sans limite, mais précisément parce que c’est la guerre, et que ce mot-là suffit à excuser.

La guerre déshumanise les combattants et, tout autant, les non-combattants. Si elle survient dans un moment de persécution — même contrôlée, même « raisonnable », même limitée à une amende —, elle active systématiquement les mesures plus globales et radicales. Et cette radicalité atteint ses extrêmes limites en fonction de la faiblesse morale de ceux qui l’appliquent. Il n’est pas besoin de l’adhésion d’un peuple entier. Un petit nombre de personnes, des porteurs de secrets, suffisent à accomplir la besogne.

Voilà pourquoi on ne peut jamais se fier aux antécédents éthiques et culturels d’une nation pour garantir des garde-fous infranchissables en temps de paix.

L’Allemagne, avec l’Autriche annexée, fut au cœur du programme d’extermination des Juifs d’Europe. Et pourtant, elle comptait parmi les nations les plus avancées intellectuellement du continent. Le pays de Kant, de Goethe, de Beethoven, celui qui avait donné à la science un nombre exceptionnel de prix Nobel. Il n’aura fallu que quelques années et quelques hommes pour mettre cette puissance intellectuelle au service d’une entreprise de destruction méthodique, systématique, industrielle, au nom d’une prétendue pureté raciale.

Et il faut bien le comprendre : la persécution nazie ne visait pas d’abord le judaïsme comme religion, mais le Juif défini comme catégorie raciale. La conversion ne suffisait donc pas à effacer l’ascendance. Des chrétiens issus de familles juives furent eux aussi frappés par les lois raciales, puis entraînés dans la mécanique de persécution et de destruction. Aucune abjuration ne pouvait abolir ce que l’État avait décidé de définir comme une origine.

Considérer toute femme voilée — donc toute musulmane portant le voile — comme la dépositaire possible d’une intention idéologique, subversive ou meurtrière, c’est précisément le seuil qu’il ne faut jamais franchir. Car lorsqu’un soupçon collectif devient doctrine d’État, l’État finit nécessairement par mobiliser ses propres moyens pour lui donner corps. Et, pour reprendre l’avertissement de Primo Levi, au bout de cette logique viennent d’abord l’exclusion, puis l’exception ; et si la guerre, la peur ou l’effondrement des garde-fous s’en mêlent, l’histoire nous a déjà montré jusqu’où cette mécanique peut aller.

Comment croire un seul instant, malgré tous les efforts intellectuellement risibles déployés pour justifier cette mesure, qu’elle n’aboutira pas à une extension maligne des persécutions ?

Comment croire, en relisant les programmes et les « idées » de quelques-uns, aujourd’hui dissimulés sous les rideaux de la bienséance collective, qu’on ne demandera pas prochainement l’arrêt du jeûne ? Puis, pour acter l’humiliation, le changement de nom, l’abandon des héritages familiaux, même symboliques ? Et pour finir l’éradication de la religion elle-même — puisque, comme nous l’avons vu, parler d’islam et d’islamisme est au mieux un pléonasme, au pire un artifice tortueux de préparation des consciences ?

Épilogue — L’heure des choix

Si j’ai souvent évoqué de Gaulle — prophète des Français, politicien hors pair, grand visionnaire — c’est parce qu’il demeure, à peu près unanimement dans le cœur des Français, l’exemple le plus cinglant et le plus inspirant de l’histoire moderne de ce pays.

Outre ses phrases cultes et le lyrisme quasi coranique de ses discours ténébreux, il a su mieux que quiconque anticiper, indiquer la voie, puis insuffler un immense espoir. Contre toute attente. Et surtout contre l’avis même d’un peuple ballotté durant des années par les mesquineries et les querelles de pouvoir d’aventuriers politiques.

Contre l'avis même de son peuple. Retenez cette phrase, parce qu'elle défait une légende. L'adhésion de tout un peuple au gaullisme est une reconstruction a posteriori. Elle n'a pas existé sur le moment. On l'a fabriquée ensuite, parce qu'elle était plus confortable que le souvenir exact et permettait de faire table rase sur la guerre civile post libération.

Et ce souvenir-là ne s'efface pas. Le syndrome de Vichy est toujours présent. Il n'est pas un remords : il est une permanence. Il assure, de génération en génération, la continuité de la tentation autoritaire.

On évoque de plus en plus souvent, sur ce ton de cordiale complaisance qui permet de tout avancer sans rien assumer, que « Travail, Famille, Patrie » siérait décidément mieux à cette nation que son vieux triptyque inaccessible. On le dit en souriant. On le dit comme une plaisanterie — pour voir si quelqu'un se lève. On le dit aussi comme une évidence, une formule de bon sens, compréhensible, accessible.

Alors mettons les choses au clair.

Liberté, Égalité, Fraternité : le triptyque est certes, quasi intergalactique. Mais il transcende en trois mots ce qu'au moins trois millénaires ont tenté d'accomplir pour libérer la grande confrérie humaine de ses tares civilisationnelles.

Il permet de fixer un idéal, c’est un élévateur de conscience.

Et ce n'est ni inaccessible ni utopique. C'est comme aller sur la Lune. Un Français en a écrit 300 pages en 1865. Un président américain l'a promis en une seule phrase, un 25 mai 1961. Huit ans plus tard, deux hommes y marchaient. Une seule phrase suffit à engager un peuple — quand il se trouve quelqu'un pour la porter.

Cette devise est à l'image des hommes qui y consentent. Elle ne disparaît jamais d'elle-même. Elle ne disparaît que sous la petitesse de ceux qui sont incapables de l'accomplir.

Car on entend dire, très péremptoirement, que le référendum serait le dernier rempart contre l’absolutisme, l’acte citoyen par excellence. Il faut comprendre qu’un référendum, dans un climat délétère et totalement soumis aux contrôles médiatiques de masse, n’est ni plus ni moins que l’extension de la parole politique d’une petite minorité qui organise un appel à la vox populi dont elle a préformaté les réponses depuis longtemps.

Il n’est qu’à penser à l’histoire récente de ce pays.

Il y a moins d’un siècle, tout un peuple a acclamé un maréchal « vainqueur de Verdun » — puisqu’il fut présenté comme tel, et surtout comme le seul capable de relever le pays de l’effondrement. Jusqu’aux dernières heures de l’Occupation, la vox populi venait en masse applaudir les discours d’un vieillard qui avait lui-même plongé la France dans le déshonneur.

La Légion française des combattants, l’organisation de masse créée par Vichy en août 1940, revendiqua jusqu’à 1,6 million de membres.

Et la Résistance ? On retient l’ordre de grandeur de 400 000 personnes — en additionnant les déportés reconnus, les combattants volontaires et les morts au combat. Un peu plus de 260 000 cartes de Combattant volontaire de la Résistance auront été délivrées jusqu’en 1996. Sur une population d’environ quarante millions d’habitants, cela situe la Résistance combattante tout compte fait et avec une grosse louche autour de 1 % de la nation. Un pour cent.

C’est peut-être l’une des leçons les moins confortables de cette histoire : un régime autoritaire n’a pas besoin que toute une population l’approuve. Il lui suffit que la majorité ne s’oppose pas à lui.

Dans les moments où, avec une déconcertante facilité, dans toutes l’Europe et même ailleurs, des victoires s’obtiennent sur le terreau de la haine et de la discrimination envers les plus faibles de populations déjà marginalisées, il ne faut jamais compter sur la vox populi.

Bien au contraire. C’est justement dans ces moments de poignante inquiétude que les esprits se délitent, que les âmes se fragilisent, et que s’installe une déprime autant sociale que morale.

Il convient donc de ne pas croire aux exclamations péremptoires d’une démocratie déjà moribonde. Lichée et cadavérisée par une pseudo-élite inculte, indifférente, incompétente, et surtout nihiliste des valeurs morales et spirituelles qui fondent le socle le plus solide d’une nation.

Un petit groupe de dominants qui n’a eu de cesse, jusqu’à présent, de niveler, avec des moyens considérables, le terrain très accidenté d’une histoire qui n’était plus censée se reproduire.

Ce n’est pas parce qu’une démocratie s’est éteinte qu’il faut la blâmer. Il faut blâmer les élites et les peuples qui n’ont pas su la maintenir en vie.

Quant aux autres — ceux qui s’inquiètent, mais que rassure l’idée de n’être pas concernés par cet énième acte d’infamie envers une catégorie déjà affaiblie de la population — il faut qu’ils sachent une chose.

Si aujourd’hui on leur demande d’abandonner leur voile, on viendra ensuite leur demander de changer de religion. Et quand ils auront changé de religion, on leur demandera de changer de nom.

Et lorsque cela se produira, on exigera ensuite qu’ils changent de peau.

Comme ce sera impossible, nous finirons tous écorchés vifs.

De ma place, j’aimerais simplement rendre hommage à un texte trop souvent tenu à l’écart de la grande littérature mystique européenne, alors même qu’il en prolonge, à sa manière, certains héritages.

J’en lirai donc quelques fragments, volontairement dans le désordre, dans une traduction principalement inspirée de Denise Masson — catholique fervente, qui consacra près de trente années de sa vie en terre arabe à approcher ce texte, à en éprouver la langue, le rythme, le souffle.

Et ce souffle, justement, elle parvint à en restituer quelque chose : une parole étrange, envoûtante, puissante, parfois révolutionnaire, portée par une prose d’une grande beauté et d’une réelle émotion.

« Au nom de Dieu, le Matriciant, Source de toutes les Matrices.

Sourate VI – verset 11

Ô vous, les croyants ! Que certains d'entre vous ne se moquent pas des autres ; il se pourrait que ceux-ci fussent meilleurs que ceux-là.

Sourate II – verset 286

Dieu n’impose à personne que ce qu’il peut endurer.

Le bien qu’il aura accompli lui reviendra, ainsi que le mal qu’il aura fait.

Sourate II – verset 256

Pas de contrainte en religion !

Sourate V – Verset 8

Soyez justes ! La justice est proche de la piété

Et Que la haine envers un peuple ne vous incite pas à commettre des injustices.