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Cycle III — Exégèse d’une infamie

Ouverture

« Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que “l’étranger c’est l’ennemi”. Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager ; c’est-à-dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme. »

Primo Levi

Si c’est un homme – édition Pocket Julliard – Traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger.

Préambule

Salutations. Je suis l’Exégète.

Je traverse les écrits religieux, philosophiques et littéraires dans un état de dissolution de l’ego.

Dans ce court passage de la préface du chef d’œuvre de Primo Levi, il convient de prendre cet avertissement avec précision. Notre époque n’est évidemment plus la même : les circonstances changent, les institutions changent, le vocabulaire change. Ce qui demeure, ce sont certaines dispositions humaines.

La peur de l’autre. La généralisation. Le besoin de donner une cause simple à des situations complexes. Et la possibilité de faire, de cette représentation, une norme collective.

Levi était chimiste, et cela se voit dans sa manière d’écrire : observer, distinguer, ne pas confondre les responsabilités, ne pas simplifier ce qui ne peut l’être. Il ne renonce jamais au jugement moral. Il refuse seulement de le substituer à l’examen.

Son avertissement ne commence pas par le camp. Il commence par une idée très commune : l’étranger, c’est l’ennemi. Tant qu’elle reste diffuse, cette idée ne produit que des paroles, des attitudes, des injustices dispersées. Elle change de nature lorsqu’elle devient une prémisse admise et promue au rang de dogme d’état.

Une société peut alors bâtir un raisonnement cohérent sur une proposition qui ne l’est pas. Le préjugé trouve son vocabulaire, ses justifications, ses catégories. Il entre dans les institutions, puis dans le droit.

Dans La Lampe du corps, nous avions décrit l’œil sain comme un regard qui reconnaît ses propres filtres, et ne confond pas ses peurs avec ce qu’il observe.

Levi montre la forme collective de cette maladie du regard. Une image fausse d’un individu peut demeurer une erreur personnelle. Étendue à un groupe, répétée, relayée, puis inscrite dans la règle commune, elle compénètre peu à peu les consciences. Elle n’est plus perçue comme une représentation du réel : elle finit par se confondre avec lui.

En période de tensions identitaires, les doctrines qui désignent un responsable ont un avantage : elles simplifient.

À travers son œuvre, Levi nous apprend à reconnaître le moment où des individus cessent d’être vus dans la diversité de leurs vies pour devenir une catégorie, puis un problème. Avant de comparer les époques, il faut comparer les mécanismes. Avant de juger les conséquences, retrouver la prémisse qui les a rendues possibles.

Chapitre 1 — La laïcité trahie

Le 31 août 2026, un cadre du parti donné favori pour la prochaine élection présidentielle est venu confirmer, sur un plateau, que l’interdiction du voile musulman figurerait au programme de 2027. Interdiction dans l’espace public. Assortie d’une amende.

Le débat s’est aussitôt porté sur la faisabilité technique d’une telle loi. Ce débat n’est pas pertinent.

L’histoire enseigne une chose simple. Lorsqu’un pouvoir autoritaire s’installe, quelle que soit son obédience, il se révèle plus efficace qu’une démocratie pour une seule chose : le contournement des lois. Les verrous juridiques tiennent contre l’hésitation. Ils n’ont jamais tenu contre la décision.

Reste la laïcité, que l’on invoque chaque fois, et que des années de débats ont rendue confuse.

La laïcité n’est pas l’interdiction de la pratique religieuse dans l’espace public. Elle est la neutralité des institutions publiques à l’égard de toutes les religions, et la garantie de la liberté de conscience de chacun. La loi de 1905 le dit en deux articles : la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes ; elle ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.

Les élus, et les agents publics dans l’exercice de leurs fonctions, ne doivent afficher ni préférence ni mépris à l’égard d’une religion. C’est tout. La contrainte pèse sur l’État et sur ses agents. Jamais sur le citoyen.

Comment cette contrainte a-t-elle quitté le domaine de l’État pour s’étendre, dans le discours politique et la parole publique, jusqu’au citoyen ? Et que gagnerait la France, avec son histoire coloniale et le regard que le monde porte sur elle, à transformer cette exigence en loi, puis en contrainte quotidienne ?1

Avant d’y répondre, il faut examiner d’où vient ce projet. Et d’abord, de quels mots il est fait.

Chapitre 2 — Le sens des mots, le poids de la justice sémantique

Dans l’histoire des lois scélérates, la peur a toujours offert le terrain le plus fertile. Elle précède le langage, et peut-être même ce que nous appelons proprement l’humanité. Elle appartient aux couches les plus anciennes de notre être et a peu changé. On peut lui faire accepter presque n’importe quoi, pourvu qu’on sache quels mots employer pour la nourrir.

Ce projet — il n’est pas encore acté, malgré l’adhésion que mesurent les sondages — ce projet disions-nous est une infamie. Sur le plan moral, politique, culturel. Et d’abord sur le plan de la langue.

Il n’est pas l’œuvre du seul parti qui le porte aujourd’hui. Il mûrit depuis des décennies, sur la peur d’une idéologie meurtrière que l’on a appelée, en Occident, « l’islamisme » — et que l’on nomme tout autrement dans les pays où elle a fait le plus de morts.

Nommer, c’est d’abord distinguer. On a forgé ici un mot qui empêche de distinguer.

Affirmer que l’on combat « l’islamisme » dans un pays où l’islam est la deuxième religion, c’est, au mieux, une aberration de langage. Au pire, c’est préparer les esprits, par la confusion, au rejet.

Car ce mot a une histoire.

Jusqu’au début des années 1970, « islamisme » désignait l’islam lui-même, et « islamiste » celui qui le professe. Ce n’est pas une opinion : c’est de la lexicographie. Le glissement vers le sens actuel s’installe dans les années 1980 et se fixe dans les années 1990.

En arabe, l’adjectif islâmî signifie simplement « islamique ». Al-maktaba al-islâmiyya désigne une librairie religieuse — l’équivalent d’une librairie évangélique aux États-Unis. Traduisez mot à mot : vous obtenez « librairie islamiste ».

Pour toutes les autres religions, nous disons « extrémiste ». Extrémiste chrétien, extrémiste hindou, extrémiste juif. Pour une seule, nous avons construit le mot à partir du nom même de la religion.

Les sociétés arabes ont été les premières victimes de cette idéologie, et de loin. Elles ont appris à la nommer et, lorsque les ingérences extérieures ne l’attisaient pas, à la contenir. Face à un mal, on consulte d’ordinaire ceux qui l’ont affronté pour en retirer les bénéfices de l’expérience acquise. On a fait l’inverse : on a préféré des lectures élaborées de loin, parfois dans les pays mêmes dont les interventions avaient nourri le chaos où ces groupes ont prospéré. De l’aveuglement, sans doute. De la condescendance, certainement.

Comment nomme-t-on ce mal, là-bas, chez ceux qui savent ?

Chapitre 3 — Petit lexique à l’attention des politiques

At-tatarruf ad-dînî (التطرّف الديني) : l’extrémisme religieux. C’est le terme officiel dans les principaux pays musulmans. Il désigne l’excès, non la foi. Le mot « islam » n’y figure pas.

Al-khawârij (الخوارج) : ceux qui sont sortis. Le mot remonte au VIIe siècle, aux premiers dissidents qui quittèrent le camp d’Ali, cousin et gendre du Prophète, et firent de l’excommunication le préalable du meurtre. Les autorités religieuses l’emploient aujourd’hui pour désigner les groupes armés extrémistes.

Al-ghulûw (الغلوّ) : l’exagération doctrinale, la démesure. Il désigne ceux qui interprètent les textes au-delà de toute limite.

At-takfîriyyûn (التكفيريون) : les takfiristes. Ce mot nomme la logique qui a ensanglanté l’Algérie et le Moyen-Orient. Elle frappe d’abord les musulmans eux-mêmes, après les avoir déclarés mécréants. C’est la plus meurtrière de ces dénominations, et la plus exacte.

On pourrait ajouter djihadisme (الجهادية), mais avec précaution. Le djihad désigne d’abord l’effort, la lutte pour une cause, et il a aussi nommé les résistances à la conquête coloniale. En Algérie, le moudjahid — « celui qui fournit l’effort dans la lutte » — reste le combattant de l’indépendance, qu’il ait été nationaliste, socialiste ou marxiste.

Reste le seul terme reconnu partout : al-irhâb (الإرهاب), le terrorisme. Il est vague, lui aussi, et galvaudé : on l’applique à tout mouvement qui s’oppose au pouvoir en place. L’occupant nazi et Vichy appelaient terroristes les résistants français. Tous.

Plusieurs pays arabes ont forgé une formule d’une grande justesse :

« Al-irhâb lâ dîn lahu wa lâ watan » — le terrorisme n’a ni religion ni patrie.

Elle refuse au terroriste ce qu’il cherche à s’approprier : une légitimité religieuse et une représentation collective. Elle le retranche à la fois de la foi qu’il prétend incarner et du peuple qu’il prétend défendre.

Ce vocabulaire existe. Il est précis, disponible, forgé par ceux qui ont enterré leurs morts. Pourquoi lui préférer le seul mot qui rattache le phénomène à la religion entière — celui qui exige, pour être compris, une distinction entre islam et islamisme que la plupart ne font pas ?

À force de brouiller les catégories, on ne décrit plus un phénomène : on installe un soupçon. Ce soupçon déborde les groupes visés, atteint toute une communauté nationale, et finit par rendre pensables, puis raisonnables en apparence, des exclusions qui auraient autrement paru inacceptables.

Chapitre 4 — Une histoire populaire du voile

Parler du « voile musulman » comme d’un objet unique, c’est déjà avoir choisi. Celui de Turquie n’est pas celui du Maroc, de Syrie, des Comores, du Sénégal, du Mali, d’Indonésie, de Djibouti…

Il existe autant de manières de le porter et de le comprendre qu’il existe de sociétés musulmanes.

Le voile qui couvre les cheveux est un usage immémorial. Les lois assyriennes du XIIe siècle avant notre ère le réservent aux femmes libres et l’interdisent aux esclaves : c’est un marqueur de statut, non de culte. On le retrouve en Grèce, à Rome, à Byzance, chez les femmes juives et chrétiennes de toute la Méditerranée. L’islam ne l’invente pas. Il en hérite. Un foulard n’est pas, en lui-même, le signe d’un extrémisme.

Les formes qui effacent le visage — niqab, burqa — relèvent d’aires géographiques étroites. Comme marqueurs identitaires, elles sont récentes, et partout minoritaires.

Chez les jeunes femmes d’aujourd’hui, on le constate même dans les pays les plus conservateurs, le voile est plus simple, souvent absent. Il demeure pourtant, parce que dans la plupart des sociétés musulmanes il n’est pas d’abord un signe religieux : c’est un signe de bienséance, une manière de se présenter devant les autres.

Le foulard des Européennes, jusque dans les années cinquante, disait à peu près la même chose. Une femme ne sortait pas en cheveux. L’Église le prescrivait ; l’usage, le plus souvent, suffisait.

Il faut ici éviter une erreur de méthode. L’Europe a connu, dans les années soixante, une libération dont le vêtement fut l’emblème : on a ôté le foulard, raccourci la jupe, et l’on a tenu ces gestes pour la mesure de l’émancipation. Projeter cette équation ailleurs suppose que la liberté d’une femme se lit sur son corps, et qu’elle s’y lit partout de la même façon.

Les femmes des pays musulmans ont, elles aussi, gagné du terrain sur un patriarcat très prégnant : l’école, l’université — où elles sont aujourd’hui majoritaires dans plusieurs de ces pays —, le salaire, la propriété, la contraception, le divorce. Ces gains sont réels et mesurables. Ils ne sont pas passés par le vêtement. Deux trajectoires, deux emblèmes, et aucune raison de tenir l’un pour l’étalon de l’autre.

Des hommes qui ignorent tout de ces réalités se déclarent pourtant prêts à légiférer, au nom de la libération des femmes. Ce sont souvent les mêmes que l’on n’entend pas lorsque des hommes puissants sont accusés de violences sexuelles, ni lorsque l’on fait ensuite le procès de celles qui les ont dénoncés.

Ces mécanismes ne commencent jamais par la violence. Ils commencent par les mots, par les amalgames, par les catégories. Par cette idée commode qu’une population entière peut devenir suspecte à cause des actes de quelques-uns.

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter un peu le cours de l’histoire de ce pays.

Chapitre 5 — Une brève histoire de l’islam en France

L’islam n’est pas entré en France par la fenêtre. Il est entré par la grande porte de la colonisation, et c’est un empereur qui la lui a ouverte.

Le 6 février 1863, Napoléon III écrit au maréchal Pélissier : « Je suis aussi bien l’Empereur des Arabes que l’Empereur des Français. » C’est un calcul. Mais un calcul qui tient cette religion pour une alliée, non pour une menace. La France se retrouve à la tête de millions de sujets musulmans, et elle laisse la juridiction musulmane s’exercer. Pas seulement au loin : à Mayotte, aujourd’hui département français, le cadi a jugé les mariages et les successions jusqu’au 3 juin 2010. Dans la République.

Pendant plus d’un siècle, la laïcité a donc été interprétée sobrement. On ne demandait à personne de cesser d’être ce qu’il était. On demandait à l’État d’être neutre.

Cette relation a tenu sous le feu. Entre 1914 et 1918, près de 294 000 hommes d’Afrique du Nord servent sous le drapeau français ; 28 200 n’en reviennent pas. La Grande Mosquée de Paris, inaugurée en juillet 1926, honore cette fraternité scellée dans le sang. Sur les quelque 260 000 soldats de l’armée française débarqués en Provence à partir du 15 août 1944, près de 90 % viennent d’Afrique du Nord. Le rang de vainqueur et le siège au Conseil de sécurité, ce pays les doit, pour une part décisive, à des soldats musulmans.

Dans les années soixante, la France a besoin de bras. Elle les fait venir des pays qu’elle vient de quitter. La relation se prolonge, sans le drapeau : on recrute là où l’on commandait, on loge en foyers, on paie au tarif de l’ancien sujet. En 1975, plus de sept cent mille Algériens vivent en France.

Tout le malentendu naît de ce moment. L’islam qui s’implante n’est pas celui des grandes bibliothèques du Caire ou de Fès. C’est un islam rural, pauvre, peu lettré, conservateur — celui de gens qui travaillent, et qui pratiquent silencieusement.

Cet islam arrive dans un pays dont la laïcité s’était forgée contre une Église : un duel ancien, réglé, entre deux puissances qui se connaissaient. Cette laïcité-là, pratique, idéologique, suppose une religion qui consent à se retirer, comme le catholicisme avait fini par le faire.

Elle rencontre des femmes et des hommes pour qui la religion n’est pas une institution vaincue, mais la seule chose que la colonisation ne leur a pas prise.

Le rejet est immédiat, plus dur que celui qu’avaient connu les Italiens, les Polonais, les Portugais. La guerre d’Algérie vient à peine de finir.

Les années soixante-dix ont pourtant connu autre chose dans cette nouvelle jeunesse immigré : peu de voiles, les mêmes jeans, la même musique même. Une fraternité maladroite, et réelle. Elle n’a pas tenu. À l’embauche, le rejet reste instinctif. La seconde génération grandit dans la vexation silencieuse — et dans les bavures, de plus en plus bruyantes.

Alors vient le retournement. Ces jeunes gens ne reprennent pas les marqueurs de leurs parents, le soufisme du grand-père, l’islam des confréries. Trop humble. Trop vaincu. Ils vont boire aux courants venus de la péninsule Arabique, bâtis sur la relecture sélective, tartufiéé, certains diront même « rabbinisée » tant elle est contraignante, voire mesquine et surtout : un islam qui ne se pense plus comme spiritualité, mais comme réaction.

Cette eau-là, quelqu’un la finance. Fondée à La Mecque en 1962, la Ligue islamique mondiale diffuse, grâce au puits sans fond des pétrodollars et sur tous les continents une lecture de l’islam, conforme au modèle du royaume — un royaume dont Washington garantit la stabilité. Des ouvrages interdits dans certains pays musulmans circulent à présent librement en France, dans l’indifférence des pouvoirs publics.

Pendant ce temps, l’État a fait plus étrange que d’abandonner. Pendant des décennies, il a accepté de cogérer une partie du culte musulman avec les pays d’origine. L’Algérie, le Maroc et la Turquie ont formé, envoyé et rémunéré des imams, entretenu leurs réseaux de mosquées et pesé sur les institutions représentatives. Le Sénat lui-même a donné un nom à ce système : l’islam consulaire. Comme si l’islam demeurait, en France, la religion d’étrangers provisoirement installés plutôt que celle de citoyens français.

Le dispositif des imams détachés a officiellement pris fin, mais l’architecture qu’il avait contribué à installer n’a pas disparu avec lui. Elle demeure fragmentée entre fédérations, réseaux historiques et influences concurrentes. En février 2026, cette fragmentation est apparue jusque dans l’un des actes les plus élémentaires de la vie religieuse : déterminer le premier jour du ramadan. La Grande Mosquée de Paris et plusieurs fédérations ont retenu le 18 février ; le Conseil français du culte musulman, le 19. Pour la première fois depuis plus de dix ans, des millions de croyants en France ont ainsi reçu deux dates différentes.

L’épisode peut sembler secondaire. Il l’est beaucoup moins si l’on y voit le symptôme d’une organisation religieuse longtemps structurée selon des appartenances nationales et des réseaux concurrents. Les croyants français héritent ainsi d’un système dont les lignes de partage ont souvent été tracées ailleurs qu’en France. Et cette dépendance entretient, jusque chez les regards les plus apaisés, l’idée persistante que l’islam demeure une religion extérieure à l’espace national.

Puis vient le pire. Après l’interruption du scrutin de janvier 1992, le takfirisme déferle sur l’Algérie : dix ans de guerre civile, de soixante mille à cent cinquante mille morts. Le 25 juillet 1995, la guerre traverse la Méditerranée : la bombe de la station Saint-Michel, sur le RER B, fait huit morts. Des garçons qui n’attendaient plus rien de leur pays ont cru à un discours qui se disait révolutionnaire et n’offrait que la terreur. Il est facile de recruter des affamés de justice. Il suffit de leur promettre la satiété. Les chercheurs parlent d’une islamisation de la radicalité, non d’une radicalisation de l’islam.

Ce courant s’est essoufflé depuis que le savoir circule librement. Les petits-enfants des ouvriers de 1975 sont français. Ils le savent. Ils ont vu les errements de leurs aînés et en sont revenus. Ils ne réclament pas qu’on les admette : ils demandent qu’on cesse de leur poser la question.

Il aura fallu trois générations. C’est le délai ordinaire, celui qu’il a fallu aux Italiens, aux Polonais, aux Portugais, et personne ne songe à le leur reprocher.

C’est au moment précis où cela s’apaise que l’on choisit de leur reposer la question. Sous la forme d’une loi.

Chapitre 6 — Français, si vous saviez…

Partons d’un postulat simple : la loi est votée, promulguée, appliquée. Regardons ce qu’elle donne dans la vie ordinaire.

Un parc public. À l’entrée, un pictogramme : le visage stylisé d’une femme voilée, barré d’un trait rouge.

Une dame s’y promène avec ses enfants et ses petits-enfants. Des passants estiment qu’elle enfreint la loi et préviennent la police. Les agents lui demandent de retirer son voile. Elle refuse. Elle est verbalisée. Des téléphones se lèvent. La scène est filmée, et quelques heures plus tard, les images tournent en boucle.

On apprend alors que cette femme est la mère d’un soldat français, Imad Ibn Ziaten, assassiné à Toulouse par Mohamed Merah — un délinquant devenu terroriste, qui allait tuer encore six personnes dans les jours suivants, dont trois enfants juifs.

Il ne s’agit plus d’un morceau de tissu. Il s’agit d’un État qui, d’une main, a décoré cette femme et rendu les honneurs à son fils, et qui, de l’autre, lui interdit de paraître dans l’espace commun telle qu’elle s’y est toujours présentée.

Je ne fais qu’avancer la pendule.

L’onde de choc ne s’arrêtera pas aux frontières. Dans les pays où l’on distingue parfaitement un mouvement armé d’une femme voilée, une telle loi sera reçue avec une incompréhension plus profonde encore qu’ici, et viendra s’ajouter à un contentieux déjà lourd : colonisations, guerres, interventions. Les Français qui y vivent en paieront le prix. Certains devront se faire discrets. D’autres rentreront. Quelques-uns deviendront, malgré eux, les représentants d’une politique qu’ils n’ont pas choisie.

Car une humiliation collective ne reste jamais assignée à celle que l’on vise. On n’humilie jamais une seule femme. On atteint ceux qui lui ressemblent, ceux qui l’aiment, ceux qui partagent son histoire. Et par ricochet, ceux qui ressemblent à celui qui l’a humiliée en deviennent comptables, sans y avoir consenti.

Voilà le mécanisme.

Et le monde regarde. Certains, avec satisfaction. Vue des grandes chancelleries, la France reste une puissance qui dérange : sur les droits fondamentaux, le droit de la guerre, l’environnement, et sur ce modèle social qu’invoquent partout les adversaires du libéralisme intégral. Si peu de voix s’élèvent chez nos alliés, c’est que certains verraient sans regret ce pays s’affaiblir de l’intérieur. Il n’est pas exclu qu’ils y contribuent.

Ce qui vient ensuite, l’histoire l’a déjà décrit, avec plus de régularité qu’un bulletin météorologique.

Chapitre 7 — La possibilité d’une guerre, l’extension du domaine de la persécution

Revenons à Primo Levi, et au cœur de son avertissement : « lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager ».

Il faut entendre exactement ce qu’il dit. Dès lors qu’un État — c’est-à-dire l’ensemble des moyens de violence légale dont il dispose — érige en dogme un syllogisme dont la prémisse majeure désigne en ennemi les membres d’une communauté, la suite ne relève plus de la passion. Elle relève de la cohérence. Et la cohérence ne s’arrête jamais d’elle-même.

Écrivons ce syllogisme, puisque c’en est un. Majeure : l’islamisme est l’ennemi. Mineure : le voile est le signe de l’islamisme. Conclusion : celle qui porte le voile porte le signe de l’ennemi. Aucune de ces trois propositions n’a besoin d’être prononcée. Il suffit qu’une loi les suppose.

Observons les alliances que ce déplacement rend possibles. Des courants politiques issus d’une tradition où la destruction des Juifs d’Europe fut longtemps minimisée, parfois contestée, se présentent aujourd’hui comme les défenseurs les plus résolus de la mémoire juive. Étrange réparation : on cherche dans l’hostilité à l’islam de quoi refermer pour un temps les fosses creusées par l’antisémitisme européen.

Ce renversement n’efface pas leur histoire ; il révèle une nouvelle convergence. L’ennemi désigné est désormais « l’islamisme ». Mais à mesure que le mot s’étend, la frontière entre l’islamiste et le musulman devient moins nette.

Et ceux qui dénoncent avec le plus de force la politique menée par l’État d’Israël à Gaza deviennent alors, presque mécaniquement, suspects d’appartenir au camp adverse.

Or cette politique est aujourd’hui qualifiée de génocidaire par un bon nombre d’observateurs et d’organisations humanitaires internationales.

Dans l’entre-deux guerre, on dénonçait le « judéo-bolchevisme » comme le danger mortel de l’Europe. Nous avons aujourd’hui « l’islamo-gauchisme ». Le procédé n’a pas changé : on accole une population à un adversaire politique, et chacun devient la preuve de l’autre.

Victor Klemperer, philologue de Dresde, converti au protestantisme mais juif aux yeux des lois raciales, a noté jour après jour, depuis la « maison de Juifs » où on l’avait relégué, comment un régime empoisonne un peuple : non par des discours, mais par des mots isolés, répétés jusqu’à être absorbés sans y penser. Celui qui voudrait aujourd’hui continuer ses carnets n’aurait pas à chercher longtemps.

Pour qu’une persécution atteigne son terme, il faut généralement une guerre. La guerre autorise tous les excès, non parce qu’elle serait sans limite par nature, mais parce que le mot suffit à excuser. Elle déshumanise les combattants, et tout autant ceux qui ne combattent pas. Si elle survient pendant une persécution — même contrôlée, même « raisonnable », même limitée à une amende —, elle en active les formes les plus radicales, et celles-ci vont aussi loin que le permet la faiblesse morale de ceux qui les appliquent. Il n’est pas besoin de l’adhésion d’un peuple entier. Un petit nombre d’hommes, des porteurs de secrets, suffit à la besogne.

C’est pourquoi l’on ne peut jamais se fier au passé éthique et culturel d’une nation pour garantir, en temps de paix, des garde-fous infranchissables.

L’Allemagne fut au cœur de l’extermination des Juifs d’Europe. Elle comptait parmi les nations les plus avancées du continent : le pays de Kant, de Goethe, de Beethoven. Il a suffi de quelques années et de quelques hommes pour mettre cette puissance intellectuelle au service d’une destruction méthodique, industrielle, au nom d’une prétendue pureté raciale.

Il faut le comprendre précisément : la persécution nazie ne visait pas le judaïsme comme religion, mais le Juif défini comme catégorie raciale. La conversion n’effaçait pas l’ascendance. Des chrétiens nés de familles juives furent frappés par les lois raciales, puis entraînés dans la destruction. Aucune abjuration ne pouvait abolir ce que l’État avait défini comme une origine.

Tenir toute femme voilée pour la dépositaire possible d’une intention subversive ou meurtrière, c’est franchir le premier seuil. Lorsqu’un soupçon collectif devient doctrine d’État, l’État finit par mobiliser ses moyens pour lui donner corps. Au bout de cette logique viennent l’exclusion, puis l’exception. Et si la guerre, la peur ou l’effondrement des garde-fous s’en mêlent, l’histoire a montré jusqu’où cette mécanique peut aller.

Épilogue — L’heure des choix

Dans ces périodes de crise identitaire, d’hypermondialisation et de sentiment d’effacement culturel — sous la poussée, depuis plusieurs décennies, des modèles américains, puis asiatiques — une figure revient presque inévitablement : celle du général de Gaulle. Ce n’est pas un hasard. Il demeure l’une des grandes références de l’histoire politique française contemporaine, jusque dans une mémoire collective qui dépasse largement les héritiers du gaullisme.

De Gaulle incarne moins un ensemble de réponses qu’une certaine manière de se tenir devant l’Histoire : anticiper, refuser ce qui paraît inévitable, indiquer une direction lorsque celle-ci n’est pas encore visible, et rendre possible l’espérance lorsqu’elle semble déraisonnable. En juin 1940, il le fit presque seul, à rebours de l’opinion dominante du moment. Ce qui paraît aujourd’hui relever de l’évidence fut d’abord une dissidence.

L’adhésion de tout un peuple au gaullisme n’a pas existé sur le moment. On l’a fabriquée ensuite, parce qu’elle était plus confortable que le souvenir exact, et qu’elle recouvrait les déchirements de la Libération.

Ce souvenir-là ne s’efface pas. Le syndrome de Vichy n’est pas un remords : c’est une permanence. Il assure, de génération en génération, la continuité de la tentation autoritaire.

On entend de plus en plus, sur ce ton de complaisance cordiale qui permet de tout avancer sans rien assumer, que « Travail, Famille, Patrie » conviendrait mieux à cette nation que son vieux triptyque. On le dit en souriant, pour voir si quelqu’un se lève.

Liberté, Égalité, Fraternité : on dit la devise inaccessible. Elle condense pourtant, en trois mots, ce qu’au moins trois millénaires ont tenté d’accomplir pour libérer la grande confrérie humaine de ses tares. Elle fixe un idéal. C’est un élévateur de conscience.

Elle n’est pas plus utopique qu’aller sur la Lune. Un Français en a écrit trois cents pages en 1865. Un président américain l’a promis en une phrase, le 25 mai 1961. Huit ans plus tard, deux hommes y marchaient. Une phrase suffit à engager un peuple, quand il se trouve quelqu’un pour la porter.

Cette devise est à l’image de ceux qui y consentent. Elle ne disparaît jamais d’elle-même. Elle ne disparaît que sous la petitesse de ceux qui ne savent pas l’accomplir.

On dit aussi que le référendum serait le dernier rempart contre l’absolutisme. Dans un climat délétère, soumis aux médias de masse, il n’est que l’extension de la parole d’une minorité, qui en a préparé les réponses.

Il y a moins d’un siècle, une grande partie du pays avait acclamé le maréchal présenté comme le vainqueur de Verdun. Jusqu’aux derniers mois de l’Occupation, alors que la Libération se rapprochait, des milliers de Parisiens vinrent encore applaudir ce vieil homme qui avait demandé l’armistice, serré la main de Hitler à Montoire, engagé la France dans la collaboration et promulgué les textes qui organisèrent l’exclusion des Juifs de la communauté nationale avant que l’appareil d’État ne participe à leur persécution.

La Légion française des combattants, organisation de masse créée par Vichy, revendiqua jusqu’à 1,6 million de membres.

Et la Résistance ? En additionnant les combattants, les déportés et les morts, on retient un ordre de grandeur de 400 000 personnes. Sur quarante millions d’habitants : à peu près un pour cent de la nation.

Un régime autoritaire n’a pas besoin que toute une population l’approuve. Il lui suffit que la majorité ne s’oppose pas à lui.

Lorsque, partout en Europe, des élections se gagnent sur la haine des plus faibles, il ne faut pas compter sur la voix du peuple.

Une démocratie ne meurt pas d’un coup. Elle disparaît lorsque ceux qui devaient l’entretenir sont devenus indifférents aux valeurs morales et spirituelles qui fondent une nation. Il ne faut pas blâmer une démocratie de s’être éteinte. Il faut blâmer les élites et les peuples qui n’ont pas su la maintenir en vie.

Quant à ceux qui s’inquiètent, mais que rassure l’idée de n’être pas concernés, il faut qu’ils sachent ceci.

On commence par le vêtement. Puis vient le nom. Puis la religion. Et lorsque tout ce qui pouvait être abandonné l’a été, il reste le corps.

C’est là que les lois raciales avaient placé la frontière : dans ce qui ne pouvait plus être retiré, renié ou converti.

Une catégorie n’a pas de bord. Elle s’étend tant que rien ne l’arrête. Et ceux qui pensaient ne jamais y entrer découvrent, un jour, qu’elle s’était déjà refermée sur eux.

Depuis la place qui est la mienne, éclairée par ces expériences de dissolution profonde de l’ego dont j’ai déjà parlé, je voudrais rendre hommage à un texte trop souvent tenu à l’écart de la grande littérature mystique européenne, alors qu’il en prolonge pourtant certains héritages.

J’en lirai quelques fragments, volontairement dans le désordre, dans une traduction principalement inspirée de Denise Masson — catholique fervente, qui consacra près de trente années de sa vie à en éprouver la langue, le rythme, le souffle. De ce souffle, elle a su restituer quelque chose : une parole étrange, puissante, parfois révolutionnaire.

« Au nom de Dieu, le Matriciant, Source de toutes les Matrices. »

Sourate XLIX – verset 11

Ô vous, les croyants ! Que certains d’entre vous ne se moquent pas des autres ; il se pourrait que ceux-ci fussent meilleurs que ceux-là.

Sourate II – verset 286

Dieu n’impose à personne que ce qu’il peut endurer.

Le bien qu’il aura accompli lui reviendra, ainsi que le mal qu’il aura fait.

Sourate II – verset 256

Pas de contrainte en religion !

Sourate V – verset 8

Soyez justes ! La justice est proche de la piété.

Et que la haine envers un peuple ne vous incite pas à commettre des injustices.